Cela fait probablement un moment déjà que vous vous demandez jusqu’à quel point vous êtes moisi. Non ? Ha… Bon… Ben alors, c’est le moment de commencer à le faire, et ce dans l’instant, par la lecture des quelques lignes qui suivent cette passable accroche. Alors bon, ne nous méprenons pas, hein ? Ce bref article n’est pas un énième test pour adolescent en mal de soi qui cherche une énième manière de se mieux comprendre au monde, ni une méthode pour toute personne susceptible d’être engagée dans la quête plus ou moins profonde et assumée d’un développement de ses capacités à se penser soi-même en vue d’atteindre un futur proche et toujours un peu meilleur. Pas du tout. C’est pire. C’est pire parce que répondre à cette question « quel est votre degré de moisissure ? » permet potentiellement d’ébranler certains de nos fondements logiques les plus profonds, de remettre en question la base de certains de nos raisonnements : il s’agit bien de mettre en évidence nos moisissures argumentatives, et éventuellement celles des autres. On y va, un peu ?
Une moisissure argumentative est un élément de la discussion employé (à dessein ou par ignorance) comme un argument, qui paraît plus ou moins « costaud », mais qui comporte une ou plusieurs erreurs de raisonnement. Vous l’aurez compris, cet argument ne sera en fait pas un argument valable. Ce sera un argument moisi, une moisissure argumentative.
Prenons quelques moisissures des plus courantes. En voici une : « l’appel à la tradition ». Cela consiste à utiliser comme seul « argument » pour justifier un comportement, une pratique, une idée, le fait que ceux-ci existent depuis longtemps. Par exemple : « Le « R.I.C » (Référendum d’Initiative Citoyenne) est une super bonne idée parce que cela s’inspire tout droit de la démocratie directe que les Grecs affectionnaient il y a plusieurs milliers d’années déjà ! ». L’idée que l’on souhaite valoriser de par son caractère ancien est ici la démocratie directe, et en cascade, le R.I.C. Mais la société grecque présentait d’autres aspects tout aussi anciens pour nous : la possession d’esclaves, ou encore une idée fort éloignée de l’idéal moderne de la place des femmes, par exemple. Qu’est-ce qu’on retient alors ? Certainement pas l’argument de la tradition pour justifier l’idée du R.I.C. Autrement dit, l’appel à la tradition n’est pas ici un argument valable, c’est un argument moisi. Il n’empêche, soit dit en passant, que le R.I.C. est peut-être une bonne idée, ou pas. Mais c’est encore autre chose.
Une autre moisissure intéressante, et qui est employée couramment voire à tour de bras dans nos médias : « l’argument d’autorité ». Cette moisissure consiste à faire appel à une personne qui fait ou qui semble faire autorité dans un domaine pour appuyer notre propos dans le même domaine ou dans un domaine qui semble voisin. Par exemple sur un plateau télé : « Moi, en tant que médecin, mon habitude est grande pour déceler la cause des problèmes et je vous le dis, en France, c’est tout l’appareil fiscal qu’il faut remanier ! ». Vous voyez l’erreur ? C’est peut-être vrai, ou faux, mais le gars en question n’y connaît rien a priori, et utilise son « autorité » de spécialiste médical pour emporter notre conviction sur un sujet qu’il tente de rendre analogue. Un médecin convainquant sur un beau plateau télé… ça parait crédible, non ? Ben en fait non, ça ne l’est pas. Pas plus qu’un garagiste ou qu’un conducteur de fusée pour nous parler d’appareil fiscal.
Une petite troisième, allez ? Ah celle-là, elle est dure, on a tous envie de tomber dedans, parfois… Il s’agit de « l’appel à la popularité ». Cela consiste à justifier une idée, une pratique, en invoquant le grand nombre de personnes qui y adhèrent. Par exemple : « Oh ben l’homéopathie, c’est sûr, ça marche ! T’as pas vu ? Presque tout le monde se soigne avec ! ». Ben oui, peut-être que ça soigne, peut-être que ça soigne pas… Mais un médicament est efficace quand il a une action sur une maladie, pas quand il est seulement pris par un grand nombre de personnes. On peut tout à fait imaginer un médicament très efficace pris seulement par une seule personne, et à l’inverse observer des coutumes médicales fortement répandues mais sans aucun effet réel sur la santé (l’homéopathie ?). Et puis sinon, tout ce que les gens font en masse devrait être positif : que dire de l’alcool, du tabac, de la télé, des supermarchés alors ? Autre exemple, dixit une personne lambda et imaginaire vivant aux Etats-Unis : « Ce débat sur le créationnisme n’a pas lieu d’être ! Tout le monde sait que c’est Dieu qui a fait l’Homme, nous sommes élus ! ». À l’évidence vous conviendrez que même si les humains de la terre entière souscrivaient à cette thèse, cela ne serait toujours pas un argument irréfutable qui prouverait l’existence de Dieu et balayerait le point de vue évolutionniste.
Vous l’aurez compris, des moisissures comme celles-ci pullulent dans nos discussions, nos débats, dans les médias. Il est possible de dresser un inventaire de plus d’une vingtaine de types de moisissures caractérisées. Elles se glissent de-ci, de-là, dans nos discours et dans ceux des autres. Avec un peu de pratique et d’entrainement, on finit par les repérer de mieux en mieux et par tenter de s’en prémunir, en commençant par essayer de limiter nos propres émissions de moisissures argumentatives. Finalement, concernant notre question initiale « quel est votre degré de moisissure ? », j’ai bien peur que vous ne soyez le/a seul/e à pouvoir y répondre, si vous en avez envie. Mais le ferez-vous ? Au risque de sentir un peu le moisi donc… ?
Par : Rat CROCHET
Bibilio :
Pour en savoir plus sur les moisissures argumentatives et autres éléments d’éducation à la pensée critique : https://cortecs.org/materiel/moisissures-argumentatives/
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