
La garantie jeune
Par Philippe Van Assche
Alors que je suis pénard au milieu de l’hispanique terre trouée (Sierra de guara dans la langue idoine), déambulant dans un décor de western, au beau milieu des champs verdoyants d’amandiers et de feuilles d’oliviers scintillants au soleil parsemés des taches incarnates de sang des coquelicots — à faire des phrases trop longues — je me demande bien ce que je vais pouvoir écrire sur cette sombre économie qui nous gouverne, quand me revient l’histoire entendue il y a peu de cette jeune fille enchantée d’être enfin sous garantie…
Jennifer n’a pas encore vingt-quatre ans. Elle a eu une vie bien compliquée pour une si jeune personne. Une enfance difficile dans des quartiers du même qualificatif. Un père absent malgré lui. Une mère fragile psychologiquement, suicidaire. Un beau-père maltraitant. La violence institutionnelle, qui par ces décisions iniques empire une situation déjà invivable. Puis par la suite, un petit ami qui s’inscrit dans la continuité de la violence, sous les formes du harcèlement moral et physique. La justice qui n’a pas de réponse à cela. Les difficultés scolaires qui commencent dès le CP. Quatre ans pour obtenir un CAP, finalement, et pas d’entreprises dans le domaine pour continuer en bac pro. Jennifer est trop vieille : l’alternance est trop chère. Jennifer erre de petits boulots en dépannages de fortune, en passant par des périodes de chômage sans indemnité ; et sans RSA, elle est trop jeune pour cela.
J’ai revu Jennifer il y a moins d’un mois. Elle n’a pas changé. Elle est toujours sans une tune. Elle a un nouveau copain, plus vieux qu’elle, avec trois enfants, au chômage de l’intérim et du précaire. Elle vit chez lui. Elle n’a pas vraiment le choix. Mais elle va plutôt bien. Elle vient de signer une garantie jeune ! Et ça lui semble être une bouffée d’espoir, comme un nouvel élan. En tout cas, elle m’en cause en ces termes. « La garantie jeune, j’en avais vaguement entendu parler. » La GJ, ben… c’est un peu la jonction entre la fin très précoce des études et le RSA. Mais officiellement, c’est plus ambitieux : c’est un dispositif qui permet aux 16-25 ans en situation de grande précarité (sans diplôme, sans emploi et sans ressource) de percevoir une aide financière (490 € par mois) en contrepartie d’engagements spécifiques favorisant leur intégration sociale et professionnelle. Elle constitue un engagement synallagmatique entre « le jeune » et la Mission locale pour un an, renouvelable six mois. Elle a été testée sous Hollande, elle sera adoptée par Macron en janvier 2017. Trois milliards sont prévus pour la GJ sur les trois ans du quinquennat.
Quand je croise Jennifer, elle sort d’un stage de quinze jours de caissière pour une grande enseigne de la grande distribution. Un groupe au chiffre d’affaires de plus d’un milliard d’euros et au résultat net de quasiment 10 millions en 2017. Ce stage n’est pas rémunéré. Il est une partie de la contrepartie de l’indemnité : le fameux « engagement spécifique favorisant l’intégration sociale et professionnelle ». Nonobstant, Jennifer est ravie de cette expérience. Le responsable des caisses a été particulièrement content de sa prestation et lui a même affirmé qu’elle pourrait éventuellement être embauchée si la situation le permet. Peut-être, oui, si le pouvoir d’achat des clients se porte mieux grâce au mouvement des gilets jaunes (GJ aussi, tiens !) ou bien si une caissière plus vieille, malade ou en reconversion finissait par quitter son siège sur lequel elle est vissée depuis vingt-six ans… Une Célia de l’avenir en quelque sorte, mais plus « sous garantie »… prête pour l’étape ultime de la phase active : l’indemnité spécifique pour les chômeurs de plus de cinquante ans…
Le soleil se couche sur la pampa étirant doucement l’ombre des amandiers sur la terre de sienne. Le chant des oiseaux emplit l’air d’un air doux me laissant comme un nanti schizophrène à mes claires-obscures pensées… Au fait, c’est quand les soldes ?
Philippe Van Assche



