
Que se passe-t-il à Brive ? Sous couvert d’une idéologie citoyenniste, la police de la ville s’emploie à neutraliser l’espace public en le vidant de tout comportement qui ne correspond pas à la normalité bien-pensante. Cette politique, qui s’inscrit dans une volonté de redynamiser le cœur de la ville, participe à une rétraction de l’espace public tout en produisant de l’exclusion. Il y a de quoi s’inquiéter.
Interdiction de ne pas être un bon citoyen
Désormais, dans la rue ou sur une place, assis en solitaire sur un banc ou adossé à un muret en groupe, il faut être comme il faut. Comme il faut, c’est-à-dire pas trop différent de la norme, c’est-à-dire en étroite ressemblance avec les règles de conduite et d’appartenance de la classe moyenne. Dans le cas contraire, promptement, arrivent les remontrances, les rappels à l’ordre. De banales interventions. Puis, selon le degré de la souillure manifestée, soit elles interdisent, soit elles virent. C’est que, avec ses multiples caméras placées dans tous les lieux de vie du centre urbain, la ville vous surveille. Alors, pour tous ces gens qui vivent à leur manière l’espace public, tant pis : pour ce voyageur, un marginal au sac à dos, se reposant derrière la collégiale Saint-Martin, prié de déguerpir ; pour ce musicien qui gratouille rue Toulzac, lui aussi viré ; pour les skaters de la place du théâtre qui doivent régulièrement stopper leur pratique perturbante ; pour cet écrivain venu s’inspirer sur le parvis de la gare, contrôlé, suspecté ; pour ce peintre, place de Civoire, contraint de retirer son chevalet ; pour ce groupe de lycéens qui squattent le jardin botanique, contrôlé, surveillé et réprimandé pour cause d’oisiveté collective. Tant pis pour eux. La ville n’en veut plus.
Aussi, il ne faut pas trop s’étonner de cette mise au ban de la différence. Déjà, de par le passé, l’espace public et en l’occurrence sa favorable disponibilité au regroupement, voire au rassemblement, ont toujours pâti de la méfiance du pouvoir. Mais si auparavant, c’était l’angoisse bourgeoise face aux éventuelles conspirations des classes dangereuses qui motivait un nettoyage hygiéniste et social du moindre recoin de la rue, aujourd’hui, c’est l’avènement de la ville-entreprise qui prend le relais, soucieuse à l’excès d’attirer les capitaux, les touristes et les gens du terroir pour la bonne marche du commerce et des finances. Voilà notre cité gaillarde, dominée par la maîtrise de son image, qui impose avec autorité à l’espace public le devoir d’être accueillant et séduisant. C’est tout un art de vivre qui se façonne : un espace public stérilisé, socialement homogène, ne tolérant que des pratiques et des comportements normés, le tout pour une flânerie sans entraves et un usage restreint à la consommation.
Et pourtant la mixité
Faire le vide, pourquoi pas… C’est si agréable de se promener le samedi après-midi dans des rues piétonnes si tranquilles, si bienveillantes, si faciles à vivre. Sauf que… poste082019-04-16T11:19:00.25poste082019-04-16T11:19:00.26poste082019-04-16T11:19:00.26poste082019-04-16T11:19:00.26n’y a-t-il pas de vitalité urbaine dans un espace pratiqué par une diversité de groupes sociaux ? L’arène publique, théâtre de la mixité, parce qu’elle provoque de possibles connexions, des rencontres imprévues avec l’inconnu, d’éphémères croisements de réseaux aussi minimes soient-ils, comme des promiscuités, des frottements, des regards, nourrit, élabore et fait exister ce qui s’appelle de la culture urbaine. C’est de fait la nature même de la ville qui se manifeste dans cette association entre densité et hétérogénéité. En ce sens, refuser l’expérience de la pluralité humaine revient à contenir la vitalité même de la ville.
Et pourtant l’inclusion
N’est-ce pas également un signe de vitalité de l’espace public que de permettre aux personnes, hors de la norme, de s’inscrire dans la ville ? Certains espaces publics, notamment les principales places, contrairement à la majorité des espaces publics marquée par une relation avec leur bâtiment, leur quartier, sont des espaces pleinement urbains, espaces absolument pour tout le monde et bénéficiant d’une sorte de neutralité identitaire car appartenant entièrement à la ville. C’est généralement dans ces lieux centraux que se rendent l’étranger, le marginal, l’éclopé, tous ces intrus, dans ces lieux particuliers de la ville où il est possible à tout un chacun de s’entrelacer avec le collectif, et par conséquent, de se sentir appartenir au tissu social. Que faire alors si l’individu différent se voit exclu de ces espaces-ville ? Encore une fois, c’est la vitalité de la ville, irrémédiablement construite grâce à l’apport des nouveaux arrivants, qui se voit sabotée. Des lieux privilégiés de l’inclusion, bafoués, au nom d’un accueil sectaire.
Le conflit ça n’existe plus
Enfin, bannir un quelconque désordre, refuser l’éventuelle tension, mettre à l’écart la richesse de la mixité, revient à nier l’essence politique de l’espace public. La Politeia, c’est-à-dire la ville grecque, apparaît avec l’intention de mettre en relation des groupes sociaux antagonistes. Il fallait, à l’époque, faire un lieu du politique, le lieu du dissensus, du conflit, du désaccord, de la controverse et de la délibération. Aujourd’hui, au lieu de voiler la réalité sociale grâce à des surveillances et des exclusions à tout-va, il serait peut-être opportun de retrouver cet héritage face aux divisions et aux inégalités qui fracturent le corps citadin. Il est en effet regrettable de se passer d’un espace politique du quotidien alors qu’il est naturellement voué à faire société.
Quand il y a démission de l’espace civique et démocratique, autrement dit quand il y a une exclusion de la conflictualité, la ville, en tant que notion, tend à perdre de sa consistance. Alors, attention à Brive, à trop vouloir neutraliser son espace public, de ne point trop disparaître. Heureusement que, parmi les quatre grands piliers de la politique de redynamisation du centre-ville, il y a le nouvel éclairage, avec des leds… paraît-il, plus sécurisant.
Francis Rigal
Francis Rigal





