C’était un jeudi soir de début mars, salle Latreille à Tulle. Des Tullistes, bien sûr, mais aussi des Usselois, des Brivistes et même des Limougeauds. Depuis quatorze semaines, on vit au rythme d’un mouvement inédit qui a choisi une couleur qu’aucun parti politique n’aurait choisi comme emblème.
Pendant deux heures de prise de parole se succèdent témoignages de femmes et d’hommes qui, souvent depuis la première heure, se rassemblent sur les ronds-points ou dans les manifestations parisiennes. Ils évoquent leur étonnement de rencontrer des gens qui leur ressemblent et d’autres pas du tout, la remise en question de leurs a priori quant au regard qu’ils posent sur leurs semblables, les échanges et les liens qui s’instaurent au gré des rencontres, les assemblées citoyennes qui s’organisent pour que s’instaure un débat démocratique où chacun peut s’exprimer et être écouté. Ainsi, à Ussel on expérimente les comités de transparence citoyenne sur plusieurs sujets majeurs : l’artisanat et le commerce, l’écologie, les transports ou l’éducation. Il y a aussi un groupe de travail sur la santé qui élabore une charte. Ce brassage d’idées et de propositions doit amener les protagonistes à intervenir auprès d’élus et de représentants de la vie publique. Il est question d’affirmer sa présence de citoyen dans les domaines qui touchent au quotidien des habitants, notamment en milieu rural.
Face à l’assemblée nombreuse et attentive, un intervenant aborde la question de l’artisanat qu’il connaît bien : il est plombier chauffagiste. C’est un secteur d’activité dans lequel les normes sont de plus en plus exigeantes, impliquant des compétences toujours plus pointues, donc de se former en permanence. La formation était auparavant soutenue par les pouvoirs publics ; ce n’est plus le cas à présent. Cet artisan craint qu’à terme, faute de ne pouvoir accéder aux qualifications obligatoires, il ne soit, lui comme ses collègues, écarté des marchés publics ou privés auxquels seuls les grands groupes seront en mesure de répondre.
La raison d’être de ces comités de transparence est de décrypter les phénomènes sociaux, économiques et d’en révéler leurs effets les plus concrets tout en démystifiant la rhétorique lénifiante. On prend le temps qu’il faut pour réfléchir, confronter des points de vue, pour qu’advienne une parole construite.
La patience, la persévérance, la répétition selon une périodicité hebdomadaire, les heures passées sur les lieux de rassemblement et de discussion, tout cela pose, pour Serge Quadruppani, écrivain et essayiste invité ce soir-là, la question du temps. « Que faire de notre temps est la question existentielle. On ne sait pas trop ce qu’on veut et c’est tant mieux car on en a assez de ceux qui savent ce qu’ils veulent pour eux et pour les autres. » C’est la même question du temps que posent les zadistes ou les opposants au tunnel Lyon-Turin qui s’installent dans une forme de résistance à l’injonction de vitesse. Par ce mouvement qui, rappelle S. Quadruppani, a réussi à « mettre le feu dans les quartiers riches, ce qui n’était pas arrivé depuis la commune de Paris », les gens se réapproprient le temps. « D’habitude, en France, on fait la révolution jusqu’aux vacances. » À présent, « nous sommes entrés dans l’ère des soulèvement impurs », écrit Quadruppani dans Lundi matin 1, publication numérique hebdomadaire.
Cet artisan d’Ussel illustre par sa propre expérience la manière dont aujourd’hui on instrumentalise le temps, donc les gens : « Je fais beaucoup d’heures pour gagner ma vie, mais je pose de la merde. Je vends des produits que je pense être de bonne qualité mais en fait, non. Avant, quand vous posiez une chaudière, vous aviez la garantie qu’elle durait vingt-cinq ou trente ans. Aujourd’hui, la chaudière qu’on vous pose, si elle dure quinze ans, c’est un maximum. Bien sûr, on vous dit qu’elle consomme moins, que vous ferez des économies. Mais si c’est pour la changer deux fois plus souvent que votre ancienne, où est l’intérêt ? » Et de douter du sens de son travail, gagné par l’impression sournoise de participer à ce jeu de dupes dans lequel il est entraîné et où il entraîne malgré lui ses propres clients.
Note 1 : lundi.am
Didier Bertholy



