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La Trousse Corrézienne

Local, LTC 24 · 3 mai 2019

Jerretie enfume le grand débat

Grand, énorme, extraordinaire, du jamais vu, grand débat national, et cela dure encore.

C’était en particulier le 4 mars 2019, à la Chambre d’agriculture de Corrèze qui, en collaboration avec la FDSEA et les Jeunes agriculteurs, avait organisé un « débat », dans le cadre du « grand », en présence de M. Christophe Jerretie, député de la Corrèze. C’était aussi le 9 mars à 13h à Argentat-sur-Dordogne. Ils étaient tout deux fort éclairants. Vraiment. Si, si, à observer. Franchement, nous y avons appris. Beaucoup.

Florilège des propos tenus lors du débat à la Chambre d’agriculture.

À propos de la loi EGALIM sur l’agriculture et l’alimentation adoptée le 2 octobre 2018, Christophe Jerretie (après avoir distribué des « merci » à tout le monde) : « Elle vaut ce qu’elle vaut. On verra les résultats à terme. » On sent le député convaincu par ce qu’il a lui-même voté avec ses amis politiques !

Tony Cornelissen, président de la Chambre d’agriculture : « On est tous bio sans le savoir mais on ne le valorise pas pour la plupart des agriculteurs. » Tony, il est comme Monsieur Jourdain qui fait de la prose (non labellisée) sans le savoir.

Un éleveur fait une proposition concrète : « Y a qu’un truc qu’il faut castrer, c’est les écolos. Parce que ceux-là ils sont anti-tout. […] Si vous voulez continuer à manger du pain et du beefteak, il faudra bien que vous vous mettiez dans la tête que, vu le climat comme il tourne, il faudra bien stocker l’eau pour pouvoir l’utiliser quand on en a besoin. » Nous vérifierons si le compte rendu de la séance a bien retenu cette proposition de bon sens ou si elle a été, comment dire, coupée.

D’ailleurs, pour M. Jerretie, l’eau, c’est un vrai sujet. Si, si. Habitants, agriculteurs, industriels : « on est dans l’obligation de trouver un compromis avec tout le monde. Sur ce sujet, je ne peux pas aller plus loin. Ce sujet est depuis dix ans sur la table et personne n’arrive à se mettre d’accord… » Autrement dit, ce vrai sujet qu’est l’eau est aussi un vrai bâton merdeux et le député sait botter en touche.

Un autre éleveur en veut, lui, aux Allemands : « Récemment, il y avait encore des particules fines sur Paris qui polluent la France. On sait que ça vient d’Allemagne. Quand leurs éoliennes et leur photovoltaïque ne marchent pas, ils mettent en branle leurs centrales à charbon. » C’est sûr, sans les particules allemandes, l’air de la capitale serait comme l’air pur de nos montagnes !

Bon, il fallait bien taper sur la haute fonction publique : ça met tout le monde d’accord. Goguenard, toujours content de lui, Jean-Jacques Dumas s’y colle. C’est le président de l’association des maires de la Corrèze, accessoirement PDG de la société de négoce agricole qui porte son nom : « Tous les propos que j’ai entendus sont des propos de bon sens et aucun de ceux qui ont parlé n’est énarque. Je ne voudrais pas me brouiller avec mes amis : Daniel Chassaing est un homme politique vraiment exceptionnel et Christophe Jerretie […] sera sûrement exceptionnel […].Mais ce n’est pas eux qui jouent un rôle important. […] En France, c’est la technostructure, c’est les gens qui sortent de l’ENA qui font l’essentiel des lois. Et eux (les parlementaires) n’y ajoutent que quelques petits amendements, quelques bricoles. »

La perte de leadership français dans le domaine agricole ? Pour J.J. Dumas, ça continuera car « on est parti sur quelque chose de totalement faux. On est parti sur l’idée qu’on ne ferait que des produits de haute qualité. Hors il y a des consommateurs pour tout. Pour du bio, pour du label, pour du standard. Et les produits standards, je ne dirai pas de basse qualité (tu peux le dire, Dudu, il y a des consommateurs pour bouffer de la daube), on les importe à tour de bras. […] On importe n’importe quoi. Parce que nos hauts fonctionnaires, y’a les accords, y’a l’Europe. […] Le meilleur moyen pour que la technostructure perde son pouvoir, c’est déjà de supprimer l’École Nationale de l’Administration. » On est admiratif à l’écoute de cette langue élégante qui nous ouvre à cette philosophie du bon sens. Sans doute le Président de la République serait-il bien avisé de penser à M. Dumas lors du prochain remaniement gouvernemental pour le remplacement d’Édouard Philippe.

Mais peut-être ferait-il aussi un bon ministre de l’agriculture car, pour un agriculteur, « les ministres de l’agriculture en France, on a l’impression qu’ils choisissent les COTOREP. J’ai l’impression qu’ils choisissent les plus mauvais. » Didier Guillaume, l’actuel, appréciera. Mais je doute que le compte rendu retienne cette remarque qui pourrait être mal interprétée par la Secrétaire d’État chargée des personnes handicapées.

Un éleveur se lève : « Est-ce que vous avez fait le calcul du nombre d’heures que vous avez travaillées dans une année. Moi, je me suis amusé à le faire. J’ai fait 5 600 heures par an, multipliées par quarante-deux années. » Par jour, et sept jours sur sept, ça représente quinze heures et vingt minutes. C’est sûr, le veau sous la mère, c’est un boulot astreignant, mais de là à nous faire prendre les vessies pour des lanternes…

Durant ce que nous ne pouvons appeler débat, nous avons constaté combien l’entre-soi permet de se lâcher et nous sommes ravis d’avoir partagé avec vous ce jus de cervelle politico-syndical AOC (Agricole Origine Corrèze).

Soulignons toutefois que l’échantillon n’est bien sûr en rien représentatif de l’ensemble des paysans, corréziens ou d’ailleurs. On est même en droit de penser que ces paroles sont insultantes à l’égard du monde agricole qui mérite mieux que cela.

Ambiance survoltée à Argentat-sur-Dordogne

Débat annoncé sur le site de la communauté de communes. Samedi 9 mars,13 heures : le public arrive lentement. Mais, vers 13h30, cent-cinquante personnes (environ) sont présentes.

La salle est structurée façon montante/descendante : cent-cinquante personnes, donc, face à trois autres : deux, chargées du secrétariat, dont une Gilet Jaune et notre député Jerretie.

Le maire de la commune ouvre « le débat », sans présenter les organisateurs. Quatre grands thèmes, ceux dudit « grand débat ». Des questions sont posées par le public (cent-cinquante personnes donc) à M. Jerretie (tout seul donc), député de la majorité, qui y répond en voix éclairante de l’État. Quand il peut parce que des fois comme c’est la région, le département etc. il renvoie les responsabilités.

L’agacement monte : « Pourquoi M. Jerretie est-il là en bas ? Un débat ce sont des échanges entre tout le monde ! ». Un couple crie à l’enfumage. Bruit, mouvements, tensions. Des questions intéressantes, certes. Mais aucun débat. Une parole confisquée par un sachant, et de l’agressivité. J’en suis ressortie tendue, les nerfs à fleur de peau, frustrée. Jamais contente diront certains !

Il se passe ce qu’on veut qu’il se passe

Mission accomplie pour le député de la 1ère circonscription de la Corrèze. Il a pu remplir sa besace des doléances et aigreurs des uns, des questions et idées des autres, des frustrations d’à peu près tous.

Mais NON ! Il ne suffit pas de dire « Débat ! » pour que débat se fasse. Animer un débat, c’est permettre la dispute, la controverse, l’objection, l’échange contradictoire. C’est favoriser l’argumentation chez celles et ceux qui souhaitent intervenir parmi tous les participants. Ça ne saurait être réduit à recueillir les diverses expressions d’un ressentiment, si compréhensif puisse-t-il être parfois. Et le représentant du pouvoir, qui est le véritable instigateur du débat, devrait, lui, se tenir à l’écart, écouter, enregistrer, sans prendre part aux échanges pas plus qu’à l’animation qui devrait être confiée à une personne aguerrie à l’exercice.

Dans les deux expériences relatées, les « officiels », au contraire, sont restés dans leur rôle de représentation, se justifiant plutôt que d’argumenter alors que le public des gens ordinaires se laissait prendre au piège de la parole distribuée, d’une pseudo participation.

Et chacun ensuite d’être étonné de l’agressivité du public, voire de son incapacité à respecter les règles.

Mais quelles règles, quand celles-ci ne respectent pas la définition d’un débat ? Malgré des conseils clairs mis en ligne(1) non respectés par nos élus et notre Jupiter national.

(1) https://granddebat.fr/pages/ressources

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