
Extrait de la première conférence gesticulée de Franck Lepage, consacrée à l’Éducation populaire et sa rencontre avec Christiane Faure. Ce passage est certainement le moins « facile » de sa conférence tant il enchaîne les concepts essentiels. Nous avons donc voulu vous le livrer ici, afin que chacun puisse y revenir à loisir, même si la forme « parlée » du texte déconcerte un tantinet au début. Et espérons que vous vous précipiterez sur le site de la Scop Le Pavé pour voir ou revoir ce pur moment de bonheur.
« Quand on organisait un colloque de menteurs, on disait aux gens : « Voilà, on va vous dire des contre-vérités. Vous avez toujours entendu la vérité : qu’il faut balancer de la culture aux pauvres pour qu’ils poussent, qu’il faut faire de l’art contemporain dans les banlieues… – nous, on va vous expliquer que le problème, ce n’est pas un problème culturel. Ce n’est pas un problème de démocratisation de la culture. Ce n’est pas ça. Et ce n’est pas ça qu’il faut faire.
Ce qu’il faut faire, c’est de l’éducation populaire ! Ce n’est pas du tout la même chose, c’est même le contraire ! (…)
L’hypothèse
On expliquait alors que tout ça commence avec la révolution industrielle. Et on expliquait qu’une innovation technologique (en l’occurrence, là c’était la vapeur, aujourd’hui c’est l’informatique. C’est pour ça qu’il y a une nouvelle révolution… mais ce n’est pas le sujet… ) va complètement bouleverser la façon de produire. Avant, il fallait trente personnes pour labourer un champ. Maintenant, il en faut une avec la machine. Et donc les vingt-neuf autres, qu’est-ce qu’elles font ?
On expliquait comment un changement de cette importance dans les rapports de production entraîne un changement dans les rapports sociaux. On expliquait que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, avec cette révolution-là, on allait passer d’une société de survie et de reproduction à l’identique à une société d’ascension sociale. J’accumule parce que je peux produire beaucoup plus, et je transmets. Et donc, ma situation sera meilleure à la fin de ma vie qu’au début et la situation de mes enfants sera meilleure que ma propre situation. C’est ça, la grande magie de la révolution industrielle ! C’était tout à fait nouveau ! Pour la première fois sur cette planète ! C’est l’idée de l’ascension sociale !
Et j’expliquais que pour rendre ça possible, ce mythe de l’ascension sociale, il faut faire péter tout le système qui empêche l’ascension et qui oblige à rester dans sa classe ! Donc : la révolution française. La révolution politique. Il faut créer une société d’individus dotés du droit de propriété : une société avec le droit d’aller se faire exploiter où l’on veut, quand on veut, par qui l’on veut… Bref les droits de l’homme !
J’expliquais que ça, c’était rendu supportable par la culture. Et la culture, c’est l’école. L’école comme explication et comme légitimation des inégalités !
Ben oui, parce qu’avant, c’était Dieu l’explication des inégalités ! Dans une société de droit divin, si vous êtes inégal, c’est parce que Dieu l’a voulu ! À l’époque, c’était plausible. À partir de ce moment-là, si vous êtes en bas de l’échelle sociale et que d’autres sont plus haut, c’est parce que vous n’avez pas bien travaillé à l’école ! D’ailleurs, au train où les élèves étudient à l’école, il ne devrait plus y avoir que des ingénieurs, des architectes… plus un seul ouvrier. J’expliquais donc que, maintenant, c’est vous qui êtes responsables de l’inégalité, puisque c’est votre mérite culturel qui fait que vous vous êtes positionnés dans l’échelle sociale !
Alors, il va falloir attendre Bourdieu, en 1962, pour comprendre que c’est une foutaise et un mensonge total. C’est vrai pour 1% de la population. 1% de fils d’ouvriers à l’université. Bon. Il y a 30% d’ouvriers en France. Les 99% qui restent, on s’en moque : si c’est vrai pour 1%, c’est que c’est vrai ! Ce mensonge-là a l’air crédible dans une société de plein emploi. C’est-à dire quand il y a du travail pour tout le monde, que personne ne traîne dehors avec des lacets défaits et des casquettes à l’envers ! Mais ça ne marche plus dans une société avec dix millions de chômeurs (enfin chez nous, c’est quatre millions nets et six millions de précaires). Ou bien les gens sont surdiplômés.
Et donc, j’expliquais que, dans une société de chômage structurel de masse ça ne marche plus, le mensonge devient évident. Et surtout, ça modifie, ça change la nature de l’action collective… Une action collective dans une société de plein emploi, ça sert à faire un mensonge culturel ! Grosso modo, ça sert à diffuser de la richesse culturelle à partir de la richesse économique. Ça consiste à construire des maisons de jeunes, des théâtres, des bibliothèques, des piscines, des universités… Les maires sont des architectes, à ce moment-là.
Évidemment, ça ne marche plus dans une société où il y a dix millions de chômeurs. Même en mettant plus de bibliothèques ! L’action publique change donc de nature et devient une action publique par dispositif. Un dispositif, ça signifie que, s’il y a des gens qui sont fragilisés par le marché de l’emploi, c’est de leur faute. Et donc, ça devient une action publique contre ces gens-là, contre les jeunes (les moins de trente ans), contre les femmes, contre les plus de cinquante ans (les vieux) et contre les gens issus de l’immigration… C’est-à-dire, contre tous les gens supposés être fragilisés, avoir un handicap sur le marché du travail…
Vous savez que les gens qui ont un avenir, on les connaît, ce sont des hommes entre trente et cinquante ans, d’origine nationale, bien qualifiés mais pas trop. Le reste est considéré comme une population à risque. Quand vous vous appelez Fatima, que vous n’avez que votre bac et que vous avez vingt-trois ans, vous avez quatre handicaps C’est dur quand même !
Une action publique par dispositif, c’est un truc qui consiste à faire prendre les causes pour des réalités et les symptômes pour des causes. Et je leur expliquais la théorie de l’excès de culture ! Vous avez toujours pensé qu’il n’y en avait pas assez : et bien il y en a trop aujourd’hui, par rapport à ce que le travail, l’organisation du travail dans l’entreprise, nous autorise à exploiter comme savoirs, compétences et initiatives.
C’est ça, l’excès de culture ! C’est former des gens qui sont secrétaires trilingues pour coller des timbres avec une seule langue ! Et dire aux gens qu’ils manquent de quelque chose et que c’est parce qu’ils manquent de quelque chose qu’ils n’ont pas de boulot, c’est honteux ! Enfin, quand on est de gauche, c’est un pur scandale !
Je continuais par expliquer qu’une action publique par dispositifs contre les chômeurs, ça fragilise la démocratie de représentation… Ben oui, vous comprenez, vous mettez des dispositifs contre les femmes pour les rendre un peu moins femmes, contre les Arabes pour les rendre un peu moins Arabes, contre les jeunes pour les rendre un peu moins jeunes, etc. Ça ne marche pas, évidemment, puisqu’on attaque les chômeurs ! Il faudrait s’attaquer à l’organisation du travail dans l’entreprise. Mais ça, la propriété des moyens de production, on n’y touche pas, c’est le premier des droits de l’homme. Et donc, si ça ne marche pas, pourquoi élire des gens pour qu’ils disent qu’ils règlent des trucs, alors qu’ils ne règlent rien ? Est-ce que l’on ne pourrait pas confier
nos intérêts à quelqu’un d’autre ?
Ça tombe bien, il y a des repreneurs, il y a le privé qui dit : « Moi, je veux bien m’occuper des hôpitaux, des centres de loisirs, de l’enfance… ! » On arrive alors à la question de la privatisation des politiques publiques. La privatisation, cette politique publique, c’est la privatisation de l’intérêt général… Après, on expliquait que la privatisation, c’est une attaque massive contre le salariat. « Quoi, le salariat ? Pourquoi le salariat ? » Ben oui, le salaire, qui est le pilier du compromis social démocrate.
J’expliquais que le salaire, pour tous les gens qui n’ont pas réfléchi à la question, on croit que c’est « l’argent qu’on vous donne en échange de votre travail ». Pas du tout ! Ça, c’est la moitié du salaire. C’est ce qu’on appelle le salaire direct. Vous oubliez l’autre moitié : le salaire socialisé. C’est-à-dire l’argent qu’on donne à d’autres que vous avec votre travail. Le salaire maintenu pour les gens qui sont à la retraite, pour les gens qui sont malades et pour les gens qui sont au chômage, l’assurance maladie, que les patrons appellent les « charges sociales » qui sont en réalité des « cotisations » ! Et le patronat veut nous le vendre maintenant, c’est génial ! Il veut nous vendre des retraites, de la maladie… Parce que c’était ça qui avait empêché la révolution en France, après la Russie en 1917 quand ça pétait partout, que l’Allemagne s’y mettait. C’est parce qu’ils ont lâché ça qu’il n’y a pas eu la révolution, maintenant qu’ils attaquent ça…
Donc, je disais que, si l’on veut éviter ça , cette société toute marchande, où tout se vend et s’achète, il faut faire un travail d’éducation populaire. C’est-à-dire, faire un travail de culture. Au sens d’utiliser des moyens d’expression que peuvent être le théâtre, la musique, le cinéma, l’écriture, etc. Il faut faire un travail dans les services publics, dans des dispositifs, pour en dévoiler le mensonge et pour re-dégringoler toute la pyramide. Faire un travail avec les agents d’insertion (qui savent très bien qu’ils n’insèrent personne… enfin, ils ne sont pas idiots à ce point-là, mais ils ne peuvent le dire nulle part) qui consiste à montrer que l’insertion est un pur mensonge.
« L’insertion » : voilà un concept opérationnel très chouette ! Vous savez comment on fait partie d’une société ? On fait partie d’une société quand on a la capacité de la contester. Il n’y a pas d’autre moyen. Ça s’appelle l’intégration. Le mot a été dévoyé, mais peu importe. Pour faire partie d’une société, c’est 1968. Regardez, je vais m’intégrer : (il fait mine d’écarter un groupe avec les bras pour prendre bruyamment sa place). « Poussez-vous, je ne suis pas d’accord ! » Lààà, voilà ! Vous faites partie de cette société !
L’insertion, c’est le contraire. L’insertion ? (Il fait mine de se faufiler le plus discrètement
possible dans une ronde)
Vous imaginez : ils sont tous en train de marcher, vous faites comme ça, vous faites : « Hop ! ». Il y a un nom pour ça. Comment ça s’appelle ? Ce sont les énoncés performatifs. C’est pire que le concept opérationnel ! Ça veut dire que c’est le mot qui fait exister la chose. Ça veut dire que si vous acceptez d’utiliser ce mot là, l’insertion, c’est vous qui faites exister l’insertion.
L’insertion, cela veut dire que vous acceptez qu’il n’y ait pas de place pour tout le monde.
Bachelard disait : « Un mot, c’est une théorie ». Donc, si vous dites « insertion », derrière, vous acceptez de dire qu’il n’y a pas de place pour tout le monde. Si vous acceptez de penser en terme d’insertion, c’est qu’il n’y a pas de place pour tout le monde et donc vous fabriquez l’insertion ! C’est génial ! Par conséquent, l’insertion, vous détricotez tout le truc ! Vous prenez un fonctionnaire, un agent qui subsidie des associations qui font de l’insertion, vous lui expliquez le coup des dispositifs – ah oui, effectivement, c’est de la paix sociale ! – à la fin, le type finance la révolution !
C’est ça, l’éducation populaire ! C’est de travailler des représentations de l’intérêt général pour en faire ressortir les contradictions. Et là on finissait par la définition de la démocratie. Je vous la donne en vitesse. C’est la définition de Paul Ricœur : « Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est à dire traversée par des contradictions d’intérêts, et qui se fixe comme modalité d’associer à parts égales chaque citoyen dans l’expression, l’analyse, la délibération et l’arbitrage de ces contradictions. »
Cette démonstration est lumineuse parce qu’elle permet de comprendre qu’il y a quatre temps dans le processus démocratique et que l’expression n’en est que le premier temps.
Une fois que vous avez la liberté d’expression, vous n’avez toujours rien fait ! C’est pour ça que vous pouvez dire : « Fuck la police ! », « Nique ton maire », tout ce que vous voulez… Vous avez même des subventions pour ça chez nous ! Tant que vous n’attaquez pas le deuxième temps de la démocratie, qui est l’analyse. L’analyse politique : avec les jeunes, ou les vieux, ou ce que vous voulez. Vous n’avez rien fait. Cela s’appelle le ministère de la culture et cela consiste à nous faire croire à la liberté d’expression, à condition qu’on ne fasse pas de politique et qu’on ne veuille rien changer. »




