
Dans le sens de la marche
Je marche comme je respire.
Le sol n’est pas ingrat qui ne garde presque rien. Quelques millions d’années d’empreintes éphémères qui s’ouvrent derrière une pluie, se referment derrière une autre. Mémoire évanescente des corps. Effacement des traces. Ni murs, ni grilles, ni toit, prison sereine de la gravité.
La marche devient geste quand elle dépasse sa propre nécessité. Mais délier le pas nécessaire du non nécessaire, ceci n’est pas nécessaire. Les mots peuvent nous égarer et nécessité est parfois de demeurer.
Je marche comme je respire.
La marche est un entre deux, un état précaire entre une certitude abandonnée et une promesse de conquête. Un état de vulnérabilité entre un océan à gauche et une forêt à droite.
Marcher est transgressif. Celui qui marche s’expose, attire tous les regards immobiles. Il y a comme un jeu obsédant à vouloir braver dangers et menaces.
Marcher, c’est le premier recours. C’est aussi le dernier.
(À Fanny Ferré, plasticienne. À ceux de l’exil.) L’arrachement, un réveil douloureux en pleine nuit. Fuir peut être acte de courage. Quelle est cette troupe famélique qui fend mon regard de son pas résolu ? Chiens, enfants, femmes, chevaux, vieillards, hommes jeunes : êtres étiques et magnifiques, marcheurs immobiles, souffleurs du silence arrachés de l’argile. Ils n’ont comme viatiques que des bribes de souvenirs d’enfance, des rêves tamisés de lumière, une odeur de charogne, le goût du chardon et des pierres. Ils ont en commun l’obstination de la vie. Ils sont légers comme les oiseaux. Comme eux ne s’arrêtent qu’épuisés. Comme eux, nul ne sait d’où ils viennent, où ils vont. Ils effleurent le chemin poussiéreux de leurs pieds nus. La tête haute, leur regard porte loin au-delà de montagnes invisibles. Marcheurs perpétuels, le ciel les attire, étire leurs corps vers l’infini. Laissez-les passer et suivez-les si vous le pouvez !
(À Charles-Auguste Bordinat, poilu.) Sous le dernier baiser à l’être aimé s’ouvrait une fleur incertaine. Il a rejoint son compagnon et trouvé d’autres en chemin, puis d’autres encore. Ses pas l’ont amené dans des contrées inconnues sous un ciel de plomb. Ses pas l’on égaré dans une forêt calcinée. Ses chaussures lui meurtrissaient les pieds. Ses pas l’ont fait trébucher sur un compagnon étendu bras en croix. De nouveaux souliers pour marcher encore, puis courir et se terrer comme une bête, attendre et bondir de son trou, tripes nouées, et encore courir dans la boue et le sable, sourd, maintenant, et la vue brouillée par la fumée, les larmes et le sang. Au pas cadencé, il marche sur le pavé sonore de l’avenue, au milieu de mille hommes, se rappelle le parfum d’une fleur.
(À l’inconnue du petit matin). Paris dort. La Seine s’étire sous un pont où ronfle un clochard. Le point du jour. Mais de quel jour ? Dimanche, peut-être. Oui, c’est ça, dimanche. Cheveux défaits, robe froissée, deux mains frêles aux ongles longs agrippées au châle qui glisse des épaules. Se rééquilibrer sur les talons hauts à chaque pas hésitant qui sonne mat sur l’asphalte du quai. Cette brume de fin de nuit. Sensation de drap humide sur le visage, la poitrine.
Je marche. Debout. Depuis 5 ou 6 millions d’années. Depuis 5 ou 6 millions d’années ce rétablissement permanent de l’équilibre du corps pesant en mouvement, cet appui éphémère et perpétuel. Grâce à ces pierres qui, à l’inverse de me faire trébucher, me procure l’aplomb dans la verticalité et le mouvement. Grâce à ces petites pierres logées dans une cavité de l’oreille, sans lesquelles je n’eus connu cette expérience de l’alternance propre à la bipédie qui consacra l’enfance de l’homme. Avec le langage.
Toujours il marche pour respirer. Exilé, fugitif, réfugié. Promeneur, badaud, flâneur, chaland. Noctambule. Vagabond, chemineau, baladin. Montagnard. Arpenteur. Fantassin. Pour respirer. Même l’odeur de la poudre.
Didier Bertholy




