Je me souviens de l’Antoine, de sa figure rougeaude. Facteur de son état. Mais pas que. Il a bien connu les PTT (Poste, télégraphes et télécommunications). Mais pas que. Il n’avait pas de permis de conduire, aussi faisait-il sa tournée quotidienne, partant très tôt de chez lui – c’était à Saint-Martin-la-Méanne – pour emplir de courrier ses sacoches, à la Roche-Canillac, et le distribuer dans les villages de la commune. À mobylette. Les jours neigeux, il laissait le 49,9 cm3 dans la grange et quittait bien avant le lever du jour son domicile, distant de plusieurs kilomètres de la poste de la Roche-Canillac. À pied. Car c’est à pied qu’il devait alors faire sa tournée. Et des tournées, il en a connues ! Il ne demandait rien à personne. On le lui accordait volontiers. Nous, nous habitions une maison de la Roche-Basse. L’une des dernières de la tournée du facteur. À une heure variable du début de l’après-midi. Nous n’étions pas bien riches et l’apéritif anisé n’était pas notre tasse de thé. Mais parfois…
Comme tout facteur, Antoine distribuait à cette époque des catalogues, des factures, des missives administratives, des avis d’imposition, mais aussi nombre de lettres manuscrites. Comme tout le monde (ou presque), nous ignorions encore que la correspondance épistolaire serait bientôt supplantée par les mails, les SMS et autres tweets (to tweet : pépier).
35 ans plus tard. Il y a lurette que je n’habite plus La Roche-Canillac, village pourtant paisible. Peut-être trop. Je ne sais si, aujourd’hui, l’Antoine vit ou gît (du verbe gésir, pour les comptables, les ingénieurs en bureau d’études et les traders). Les PTT, après une malheureuse transition en P et T, sont devenues LA POSTE. Et là…
Ça s’est passé en juin et juillet 2017, en Corrèze en l’espace de trois semaines.
La mère. Accident de la route. Fracture à la main. Arrêt de travail posté dans les 48 heures, mais l’employeur ne la reçoit pas. Téléphoner à La Poste locale n’est plus possible pour l’usager (le client ?). Multiples appels de la victime pour, enfin, avoir un interlocuteur qui lui rétorque que La Poste ne saurait garantir l’acheminement de tout le courrier. Que l’intéressée aurait dû envoyer sa missive en recommandé. Ceci, en termes polis rapporté. Résultat : menace de sanction administrative et financière de l’employeur.
La fille, J., étudiante à Paris, qui vient de se voir attribuer un « logement » de 13 m² après six semaines de recherches assidues et de dossiers (volumineux) adressés dans des agences. Les deux parents, portés caution, renvoient en Collissimo les non moins volumineux documents remplis et signés en bonne et due forme pour que leur fille, dont le loyer court déjà, puisse se voir remettre les clés et, enfin, emménager. Le fameux Colissimo ne lui est pas remis. Plutôt débrouillarde et absolument cycliste, elle parvient à localiser le centre de distribution parisien et à s’y rendre… peu avant la fermeture du week-end. Elle y trouve même l’agent qui a « assuré » la distribution des Colissimos (ou Collissimi ?). Celui-ci reconnaît que, n’ayant trouvé personne à l’adresse dont il n’était d’ailleurs pas certain qu’elle correspondait à celle indiquée, il avait tout de même déposé l’enveloppe dans la boite à lettres. Qui n’était en effet pas la bonne. Retour en vélo. Retrouver coûte que coûte la précieuse enveloppe. Porte à porte dans la rue. Sans succès. Jusqu’à scruter, lorsque c’était possible, le contenu des boites à lettres chez les habitants absents. C’est ainsi que l’étudiante corrézienne, avec beaucoup de pugnacité et un peu de chance, a pu localiser et « repêcher » illicitement son fameux sésame. Vous n’y croyez pas ? Moi aussi, j’ai eu du mal… Ne la dénoncez pas, La Poste pourrait porter plainte !
La même, toujours étudiante à Paris. Son compte bancaire est domicilié à la Banque Postale, à Tulle. Besoin d’un transfert financier pour faire face aux dépenses d’entrée dans le nouveau logement et aux frais de rentrée universitaire. Appel à la banque. La « conseillère » lui indique que l’opération qu’elle souhaite réaliser ne peut l’être que dans le bureau où son compte a été ouvert. Autrement dit, à Tulle. J. prend rendez-vous avec la conseillère financière de la Banque Postale de Tulle et se fend d’un billet aller retour en train depuis Paris, déplacement non prévu car mémoire à terminer. Le rendez-vous est fixé un certain mercredi à 10 heures à la poste Jean Tavé. À 9h50, appel de la directrice de la poste l’informant que la conseillère en question est en arrêt maladie mais que tout sera fait pour qu’elle soit reçue, le temps de trouver quelqu’un. Un peu plus tard, nouvel appel de la directrice, soulagée, qui indique à J. qu’un conseiller la recevra à la poste de Souilhac à 10h30. J. revient à pied du centre-ville à ladite poste. À l’heure. Le conseiller en question n’est autre que le responsable de l’équipe tulliste des conseillers financiers dont il se désole que trois sont malades et un autre en congés. Il est embarrassé car, reconnaît-il, il n’a pas exercé la fonction de conseiller financier depuis 17 ans. Pour l’opération demandée par J. il est obligé de donner plusieurs coups de fil et de suivre les instructions que lui communiquent ses interlocuteurs. Puis il annonce à J. que l’opération concernée aurait pu se faire par simple envoi d’un formulaire à son domicile par la poste, même si ce n’était pas la pratique courante !
On dit que ces formalités sont cent fois plus simples au Liechtenstein pour des opérations des millions de fois plus importantes.
J’ai récemment rencontré Antoine, l’ancien facteur, par hasard. Le vieillard chenu n’en avait pas moins gardé son regard pétillant. Je lui ai raconté presque mot pour mot les mésaventures de la mère et de la fille. Il a souri, dubitatif.
Allons ! Seule cette rencontre est le fruit de ma piètre imagination.
Didier Bertholy




