
Entretien de Philippe VAN ASSCHE avec Daniel, syndicaliste à Sud PTT, qui aurait pu s’appeler Paul si je n’écoutais pas au moment de l’écriture un tube des années 80 « Et pourtant il faut vivre ou survivre… »
Philippe – Commençons par les présentations
Daniel – Je suis arrivé à La poste par concours, en 2000. Je sortais du service militaire. J’avais fait des études plutôt techniques. Je trouvais pas de boulot. Mon père était facteur. Un jour, il me glisse sur le bureau le papier d’inscription au concours de facteur. J’ai passé l’avant dernier concours de fonctionnaire. Depuis 2001, il n’y a plus de fonctionnaires embauchés directement à La Poste. Fin 2010, j’obtiens une mutation à Brive. J’ai commencé par être rouleur. Rouleur c’est remplaçant. Dans la vie du facteur, c’était la première étape. Deux fois par an, il y a ce qu’on appelle la vente de quartiers. Le plus ancien du bureau peut demander une autre tournée, le suivant peut prendre celle laissée, ou pas, et ainsi de suite. Moi j’ai mis quatre ans avant d’avoir accès à une tournée de titulaire.
Philippe – Quelles sont les évolutions marquantes de La Poste ?
Daniel – En terme de service public, nous assistons sans nul doute à une dégradation. Quand je suis arrivé à Brive, il y avait 50 tournées de facteur. Depuis nous sommes passés à 39 tournées pour le même territoire. Chaque bureau se réorganise au fil de l’eau. Pas de réorganisation générale, ce qui entraînerait de la grogne. Du côté des guichets, il y a une politique de fermeture. De 7000 bureaux actuellement en fonctionnement, le but est de descendre à 3000 avec du bancaire. Du côté distribution, l’objectif est de faire du facteur un prestataire de service. Ce qui les fait rêver c’est la silver-économie : le facteur devient personnel de proximité. Un autre truc à la mode : le Proxidata : la collecte de données commerciales. Ça c’est la poule aux oeufs d’or. Et enfin, la méthode pour arriver à tout ça c’est le leanmanagement (management maigre) : éliminer le maximum de temps mort. À La Poste, ils ont appelé cela La démarche Élan. L’anagramme de Lean. C’est pas malin ça !
Philippe – Parlons un peu conditions de travail et politique salariale. À une époque, La Poste était la première entreprise d’emplois précaires. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Daniel – Pareil ! Un bon tiers de contrat sont des CDD. Il y a aussi les CDII, le deuxième I comme Intérimaire. La personne signe un contrat en CDI avec l’agence d’intérim et est mise à disposition de La Poste. Il y a de plus en plus de contrats en alternance aussi. Tous les deux ans, il y a La réorganisation. Ça suit un protocole. La direction amène son projet. S’ensuit trois ou quatre réunions et le positionnement des syndicats. Nous pouvons faire reculer les projets mais pas les bloquer. La réorganisation concerne un bureau ou un ensemble de bureaux. Les chefs locaux ont pas mal d’autonomie pour organiser la réorganisation. Auparavant, les chefs étaient des anciens facteurs et ils savaient rendre la pareille. Actuellement ce côté humain se perd. Les nouveaux cadres sont issus d’écoles de commerce et adeptes du Leanmanagement.
Philippe – Peut-on encore parler de service public ?
Daniel – La privatisation de La Poste intervient en 2010. Les deux actionnaires sont l’État français et La caisse des dépôts et consignation. Le service public est dans le discours mais dans les faits c’est de moins en moins le cas. Rien n’est écrit, mais dans les pratiques se généralise la non-distribution. De fait, à certains endroits, le facteur ne passe plus tous les jours. A Paris, 90 % des colis sont distribués par des prestataires privés. En national c’est plus de 50 %. C’est là où c’est le plus poussé en termes de privatisation. Faut savoir que La Poste fait 300 à 400 millions par an de bénéfice depuis 8 ans.
Philippe – On constate que partout Les Postes sont devenues des boutiques de revente de diverses choses plus ou moins en rapport avec l’objet premier d’acheminement du courrier. Souvent les agents n’ont pas l’air au courant du détail des offres et encore moins du fonctionnement des appareils ou des forfaits qu’ils vendent. J’ai eu le cas près de chez moi. Je demande internet. La guichetière, cinquantenaire, mode d’emploi à la main tente de m’inscrire sur l’ordinateur, récalcitrant ce jour. Bug. Elle est en panique. Elle doit appeler sont supérieur et se faire guider à distance pour tenter, et retenter, et retenter encore cette fameuse inscription. En vain. Elle en stress, moi en retard et profondément désolé de la situation bien inconfortable dans laquelle je l’ai mise, je coupe court à la négociation et repars. Elle m’a contacté le lendemain pour me dire qu’elle avait trouvé la solution. Mais moi j’avais trouvé qu’il était prudent de rester chez Orange.
Daniel – Le personnel n’est pas formé. Souvent il y a une personne référente par plate-forme, sur la téléphonie mobile par exemple. Les autres connaissent à peine le produit. Le client -qu’auparavant nous appelions usager- est redirigé vers la personne qui détient la connaissance. Pas de transmission de savoirs entre les personnes. Le nouveau fonctionnement prôné est d’ailleurs le suivant : une personne à l’accueil accueille et redirige les clients vers des automates. Très peu de personnes doivent arriver en bout de ligne face à un interlocuteur humain, sauf s’il s’agit de vendre du produit commercial ou financier. Après tout, le but premier d’une société privée c’est bien faire de l’argent !
Philippe – Dans les villages, nous voyons les bureaux de poste se transformer en agences communales. Les usagers ne semblent pas forcement mécontents…
Daniel – Eh oui, c’est toujours un peu le même schéma à l’œuvre. Tout commence par la réduction des plages horaires d’ouverture du bureau de poste 1. La stratégie : fermer l’agence au moment où les gens en ont le plus besoin. Ensuite, les dirigeants prennent le prétexte de la baisse de trafic pour proposer à la commune une agence postale communale. Et c’est cela ou plus de services postaux sur la commune. Nous, nous avons fait le comparatif : l’agence communale c’est 20% de ce que propose un guichet classique. Elle te permet principalement de retirer ton accusé de réception et c’est quasi tout. La Poste propose une prime annuelle pour la commune qui ouvre une agence communale mais le jour où ils décideront de l’arrêter, ils l’arrêteront. Et là ?!
Philippe – Que penser de la nouvelle prestation de service pour que le facteur s’occupe de nos vieux ?
Daniel – Veiller sur mes parents fait partie du package du facteur prestataire de services de proximité. Ce qu’ils veulent faire avec cette prestation je le fais d’office, comme le faisaient d’autres avant moi. C’est ce qu’on appelle ici la part sociale du facteur. Les réorganisations successives font que nos tournées se rallongent. La mienne fait maintenant 12 kms, en vélo électrique. Il y a donc de moins en moins de temps pour la part sociale. Mon père, qui était facteur en campagne, allait chercher des médocs ou du pain pour certaines personnes seules. Il faisait cela en tant que service public et en tant qu’humain. Maintenant c’est payant, marchand. Ce n’est pas du tout la même approche. Si c’est un service payant, il y a la notion d’intérêt qui s’insinue. La Poste est en train de se servir de truc qui ont l’air humainement bien et ainsi faire cheval de Troyes pour tout simplement gagner de l’argent.
Philippe – Où en est la lutte syndicale ? Comment se fait-il qu’il soit si difficile a priori de faire lutte commune et surtout de mobiliser les usagers sur cette question du service public de La Poste ?
Daniel – Une grande question. Les usagers se rendent compte de ce qu’apportait le bureau de poste une fois qu’il n’est plus. Et il est alors trop tard. Impossible de faire ré-ouvrir un bureau de Poste une fois fermé. Ce n’est pas facile pour nous de mobiliser. Nous avons très peu de moyens. Et puis nous sommes dans une société individualiste. Même les collègues se mobilisent uniquement quand il y a une réorganisation qui les concerne. Pourtant ce qui est avéré c’est que quand on arrive à se mobiliser collectivement, ça fait bouger les lignes.
Philippe – Comment vois-tu La Poste de demain, ou comment t’y vois-tu ?
Daniel – La vision utopiste serait que nous arrivions à revenir aux notions de service public et de part sociale du travail de facteur. Alors, nous pourrions faire évoluer La Poste vers des prises de décisions en assemblée d’employés et d’usagers, genre coopérative de service public. Mais ce n’est pas du tout la direction qui est prise. Pour La Poste, je suis pessimiste. Trop de choses ont déjà été détériorées. La mobilisation est de plus en plus difficile. Mais je suis aussi à Solidaires. Et via ce groupement, nous visons une transformation sociale plus globale. Ça me permet de continuer à penser l’utopie et de garder le moral.
1- C’est ce qui est en cours pour la Poste de Vigeois. Depuis le début de l’année, le bureau de poste est fermé le mercredi et le samedi matin. Les deux jours les plus propices à sa fréquentation. Une poignée de villageois, soutenue par le PCF et la CGT, ont bien tenté de manifester leur désaccord mais la protestation s’est éteinte rapidement, faute d’une mobilisation plus intense des usagers.
Philippe Van Assche




