Pour paraphraser Simone de Beauvoir et son célèbre « on ne naît pas femme, on le devient », on pourrait dire qu’on ne naît ni avec l’obsession de devenir propriétaire ni avec celle de s’enrichir. C’est tout l’environnement socio-culturel qui nous imprègne de ce désir de propriété et nous fait considérer comme normal le fait de vouloir gagner toujours plus. Peut-on sortir de ce carcan idéologique et comment ?
Chasser le naturel
Notre bain culturel nous prédispose à considérer comme « naturel » et bénéfique le fait de posséder des biens en quantité ou de chercher à disposer de revenus les plus importants possibles. Les théories ultra-libérales, dominantes à l’heure actuelle, en font même un dogme. Posséder et s’enrichir sont, pour elles, les buts suprêmes de la quête humaine. Être pauvre n’est pas une malédiction c’est un défaut et être riche une vertu. Cela n’a pourtant pas empêché de nombreux penseurs et théoriciens de se lancer dans la bataille. Mais mutualiser les revenus et abolir la propriété font partie des sujets abordés trop souvent de manière simplement théorique. Peut-on envisager une mise en œuvre pratique et concrète de ces notions ? Avec qui, avec quels outils, sur quel périmètre ? S’il doit y avoir expérimentation locale, elle doit se construire par un débat et autour d’un consensus évolutif au fil des discussions entre les personnes intéressées. Il ne s’agit pas de priver quiconque de la jouissance de ses « biens » ou de ses revenus mais d’introduire des systèmes de régulation supplémentaires permettant de renforcer les solidarités locales. Autant de questions qui ont été discutées lors d’un débat dans le cadre de la fête de la montagne limousine.
En plus des systèmes de solidarité existants
Il n’est évidemment pas question de remettre en cause les systèmes de solidarité nationale qui se sont construits au fil des luttes sociales du XX° siècle. Aussi bien l’impôt sur le revenu du travail et du capital, que la gratuité de l’enseignement, le système de retraite, la sécurité sociale, les allocations familiales, l’assurance chômage, la protection des handicapés ou encore le RSA sont des éléments de solidarité, des acquis sociaux qu’il est indispensable de défendre et de consolider dans la mesure du possible, même s’ils sont bien imparfaits. Fruits des luttes passées, ce sont des enjeux importants tout autant que des indicateurs de cohésion et de justice sociales. En perpétuelle remise en question (les rapports sociaux sont bien des rapports de force), ils nécessitent une mobilisation continue pour lutter contre les attaques auxquelles ils sont soumis par les militants des systèmes libéraux les plus inégalitaires qui tiennent le haut du pavé dans le débat public. Pour autant, et à côté de la défense de ces éléments, pourquoi ne pas essayer de développer des systèmes locaux allant plus loin dans la mise en place d’outils de partage et de justice sociale ? C’est par exemple ce qui est en œuvre, dans le domaine du développement de nouveaux outils économiques solidaires, avec des initiatives comme Terre de liens ou la création des monnaies locales.
Mutualiser ses revenus
Des expériences de partage égalitaire ou équitable des revenus, il en existe évidemment déjà dans différentes entreprises autogérées et dans quelques communautés de vie. Elles explorent différentes formes, du strict partage égalitaire à l’adaptation aux besoins de chacun. Mais, il n’y a pas (ou peu ?) d’expérimentations tentées au niveau d’un territoire. Bien entendu les questions qui se posent en amont sont celles liées à la notion même de revenu et d’égalité. De quels revenus parle-t-on ? Celui du travail, celui du capital ? Celui que l’on ne dépense pas du fait par exemple d’être propriétaire de son logement ? Des revenus d’un foyer fiscal ou de ceux de chaque personne ? Et comment l’évaluer ? Il en va de même sur les notions d’équité et d’égalité : faut-il définir les besoins de chaque individu (équité) ou s’en tenir à une simple approche mathématique (égalité) ? Et dans le cas où l’on définit les besoins, lesquels prendre en compte ? Une approche concrète pour tenter la mise en place d’une expérimentation à l’échelle d’un territoire nécessite donc d’établir un consensus entre les différent-e-s actrices et acteurs souhaitant se lancer dans ce genre d’aventure. Il s’agit non seulement de définir un territoire mais aussi une communauté, ouverte ou fermée, et les processus d’analyse et d’évolution d’un projet forcément évolutif. L’enjeu ne serait pas de choisir entre des théories existantes, mais de construire un consensus entre les personnes susceptibles de partager cette expérience.
Abolir la propriété
Sur l’abolition de la propriété, qui a suscité tout autant sinon plus de théorisation au cours des siècles, la problématique de mise en place d’expérimentations concrètes est sensiblement la même. Des expériences de propriétés collectives existent évidemment. Mais des expériences d’abolition de la propriété semblent absentes. Abolition de la propriété mais pour la remplacer par quoi ? Les différents systèmes de collectivisation proposent leur solution mais il semble que les débats qui se sont développés autour de la notion de « communs » pourraient aider à ré-inventer cette notion d’abolition de la propriété. Chacun-e met dans ces « communs » ses fantasmes et ses désirs, bien entendu, mais là encore, peut-on essayer, sur un territoire et dans un groupe de personnes librement constituée de mettre en œuvre ce concept ? Comment peut-on, là aussi, construire une pratique évolutive au fil de sa mise en œuvre qui permette de séparer la jouissance d’un bien de sa propriété ? Peut-on envisager de remplacer la propriété par un droit d’utilisation des « communs » ? Comment serait établi ce droit ? Quelles en seraient les limites ? Comment inventer un nouveau statut pour ces communs ? À qui en confier la gestion ?
Vers des laboratoires populaires ?
Le débat qui s’est tenu lors de la fête de la montagne limousine, en réunissant près d’une centaine de personnes, a montré que ces sujets étaient véritablement dans l’air du temps et mobilisateurs. Il a permis de présenter quelques outils financiers ou différents dispositifs concernant notamment l’habitat collectif en France ou dans d’autres pays. Les échanges ont aussi porté sur la notion de revenu en montrant que suivant les situations, les niveaux de revenus nécessaires pour assurer son existence matérielle pouvaient être très différents. Le temps imparti n’a pas permis de pousser très loin la réflexion. Pour la poursuivre, il a été proposé de mettre en place des espaces de rencontre où pourraient s’élaborer les nouveaux outils permettant aussi bien de mettre en place des expérimentations de mutualisation de revenus que d’élaborer des stratégies pour la création de biens communs. À la manière des Fab Lab, de tels lieux – des Fin Lab ? – pourraient permettre à leurs acteurs de se réapproprier un domaine, celui des questions financières, resté jusqu’à présent dans les mains des spécialistes de la finance, des banquiers et autres fiscalistes. Une voie d’émancipation face à la domination des valeurs de l’ultra-libéralisme ?
Si vous avez des expériences réussies dans ces domaines que vous pourriez partager et faire connaître, ou simplement si le sujet vous intéresse, rendez-vous à la première rencontre du premier Fin Lab de la montagne limousine, le jeudi 8 décembre de 19 heures à 21 heures au Volubilis, place de la fontaine à Faux la montagne. Pour s’inscrire : alain.detolle@la-navette.net
Alain Détolle





