Après avoir lancé plein de questions, on va tenter d’y répondre. Commençons donc par Internet. Privatisé durant les années 90 sous l’administration Clinton, principalement au profit d’entreprises à but lucratif, et après trois décennies de recherche et développement sur fonds publics, l’Internet fonctionne aujourd’hui majoritairement selon un modèle économique alliant surveillance de masse et publicité ciblée.
Outil sans égal tant pour le commerce mondialisé que pour le contournement du contrôle médiatique, l’Internet, est techniquement difficile à censurer totalement, mais reste cependant tout à fait vulnérable à un ensemble de mesures qui rend effectivement difficile pour la vaste majorité des internautes d’aller où bon leur semble, voire qui capte leur « temps de cerveau disponible ».
Ces mesures comprennent notamment des atteintes au principe de neutralité d’Internet : principe au cœur du fonctionnement d’Internet depuis sa création. Ce principe veut qu’il n’y ait aucune discrimination effectuée à l’égard des données transmises sur le réseau, que ce soit en fonction de qui envoie, qui reçoit ou du le contenu de l’information ; mais aussi des altérations des résultats des moteurs de recherche : par sponsorisation, profilage, censure plus ou moins légalisée ; ou bien encore des mécanismes de distraction et d’addiction : comme l’omniprésence publicitaire ou la mise en concurrence des profils.
Les intérêts économiques ou – chose très liée – les intérêts politiques, sont à l’origine – presque toujours – de la mise en place de telles mesures que décident les propriétaires d’Internet, tant de ses tuyaux que de ses données.
Face à cette marchandisation d’Internet, un premier moyen de résister consiste à créer de nombreux Fournisseurs d’Accès à Internet*, et Fournisseurs de Services Internet* : à la fois démocratiques et à but non-lucratif ; comme s’y emploie par exemple l’association Ilico* en Corrèze, et les quelques institutions publiques qui ont investi pour déployer de la fibre : ce sont les Réseaux d’Initiative Publique, comme Dorsal* en Limousin. (* voir encadré)
Depuis quelques années, est apparu un argument marketing redoutable : le « Cloud [y a moyen juste de dire ce que c’est qu’un cloud, je m’étais dit, chouette, je vais enfin comprendre, et non…] » ou « nuage », recouvrant une réalité technique bien concréte, consistant à considérer les ressources informatiques comme une denrée consommable à volonté comme l’électricité ou l’eau. Cependant, cette facilité a un inconvénient : les ressources informatiques doivent bien venir de quelque part, d’ordinateurs branchés au réseau électrique, devant être climatisés, appartenant à des entités qui nous échappent et installés sur des territoires aux lois différentes. Finalement, le « Cloud », ça n’est jamais que l’ordinateur de quelqu’un d’autre.
De plus, de par les modèles économiques qui le font fonctionner auprès du grand public, le « Cloud » est le fer de lance actuel de la surveillance et de la publicité , il opère aux dépends des internautes une régression vers la centralisation : captant l’information des personnes connectées au réseau Internet pour la concentrer en quelques points névralgiques sous le contrôle de quelques méga-corporations bien souvent américaines ; ne laissant entre les mains de ses victimes que des écrans et des claviers de plus en plus impotents dès que déconnectés de ces mastodontes ; un comble pour des appareils souvent qualifiés de « smart* [pourquoi c’est un comble, ça veut dire quoi smart?] ». Le « Cloud » n’a rien de magique. Il s’agit principalement d’un écran de fumée marketing pour masquer une réalité technique pas si jolie.
Sous prétexte d’accéder à ses données depuis n’importe-quel écran, que l’ergonomie y est agréable, les services intégrés les uns aux autres, et que cela fonctionne en permanence : voici notre correspondance chez GMail, notre trajet à Google Maps, notre planning sur Google Agenda, nos vidéos chez Google Youtube, nos documents chez Google Doc, etc. Pire, non content de se prendre nous-mêmes au piège, nous entraînons avec nous les personnes avec qui l’on communique : participants à la dépossession de nos informations, or, l’information, c’est du pouvoir… et ça, Google l’a bien compris. Pour lui, comme pour d’autres entreprises de la Silicon Valley, nous ne sommes pas des clients. Nous sommes tout à la fois la masse ouvrière, le produit et la marchandise.
Le Logiciel Libre est enfant d’Internet. La collaboration qui est rendue possible sur Internet décuple son développement. Pour autant, le Logiciel Libre est tout autant parent d’Internet : il est indispensable au fonctionnement de tous les acteurs de son infrastructure : des opérateurs télécoms aux services en ligne ; et indispensable à leur indépendance : condition nécessaire (mais pas du tout suffisante) pour éviter une centralisation dévastatrice. Aussi étrange que cela puisse paraître, Logiciel Libre et Internet sont le fruit d’un processus de co-création, une sorte de symbiose perpétuant un cercle vertueux.
Reposant sur une subversion du droit d’auteur, un Logiciel Libre est publié sous une licence d’utilisation qui l’élève en bien commun, voire le protège durablement de l’accaparement par un quelconque éditeur informatique (voir encadré). Cette licence garantit en effet du côté de son usage : que quiconque peut l’utiliser sans contrainte et le partager à volonté ; et du côté de son fonctionnement : que quiconque peut étudier sa recette, la modifier et partager le logiciel ainsi modifié ; avec, selon le choix des ayants droit (d’auteur) sur le logiciel initial, l’obligation ou pas que le logiciel modifié préserve ces quatre libertés, on parle alors de « gauche d’auteur ».
Certains logiciels libres, parmi les plus mis en avant, arrivent à voir leur développement majoritairement pris en charge par des salariés de grandes organisations — souvent non-démocratiques et à but lucratif — qui y voient une solution performante et peu coûteuse pour construire un outil complexe où elles peuvent intégrer les modifications du qu’elles jugent stratégiques pour leurs activités respectives, tout en profitant du travail des autres.
Cependant, en règle générale, un logiciel libre est conçu et entretenu par une poignée de techniciens qui développent bénévolement — plus exactement sur fonds-propres — souvent en marge de leur « vrai travail », par passion ou besoin personnel. Parfois reconnus économiquement par des dons ou subventions – davantage d’ailleurs selon leur aptitude à se vendre que selon l’utilité de leur production – parfois encore s’accommodant de la misère des minimas sociaux.
Une situation qui est loin de ne concerner que les plus jeunes et insignifiants des logiciels libres, comme cela a été rappelé à leurs dépends aux acteurs de l’Internet commercial – dont certains amassent des centaines de millions de dollars de profits – lors de la découverte en avril 2014 d’une faille de sécurité béante (voir encadré) dite « HeartBleed ». Celle-ci a rendu vulnérable un des logiciels de cryptographie les plus utilisés sur Internet, servant notamment à sécuriser les échanges entre votre banque et vous (le fameux cadenas vert à côté de l’adresse du site que vous visitez) ; et qui est restée inaperçue pendant deux ans, en raison du faible nombre de personnes contribuant à ce logiciel libre.
Encadré :
Fournisseurs d’accès à Internet : c’est l’entité qui nous relie au reste d’Internet. Plusieurs technologies d’accès existent. La particularité de cet acteur est d’avoir un pouvoir énorme sur notre vie numérique en ligne parce qu’il sait potentiellement tout de nos échanges en ligne. Il vaut mieux pouvoir lui faire confiance.
Fournisseur de services : c’est une entité qui vous fournit … des services ! Comme des boîtes mails, du partage de fichiers, etc.
Ilico, association de bénévoles créée en 2010, dont le siège est à Chanteix, fournissant des accès à Internet par divers moyens (adsl, vdsl, radio et tunnels chiffrés) ainsi que des services (partage de fichiers, boîtes mails, listes de diffusion/discussion, etc). Les auteurs de ce dossier en sont membres.
Dorsal, syndicat mixte d’aménagement numérique du territoire limousin. Composé de l’ancienne région Limousin, des 3 départements, de la ville de Limoges, et des communautés d’Agglo de Brive, Tulle et Guérêt. Sa mission mériterait un dossier à part entière de La Trousse tant il y a à dire.
Éditeur informatique : c’est une entreprise dont l’activité est de publier des logiciels. On peut citer par exemple Microsoft.




