
Réduire la consommation d’électricité est l’un des objectifs du « projet de loi relatif à la transition énergétique pour la croissance verte » actuellement débattu au Sénat. La bataille fait rage en coulisses pour capter les profits générés par cette nouvelle donne énergétique. Nouveaux acteurs et puissances installées (EDF, GDF Suez) s’affrontent sur les décombres du service public de l’énergie, progressivement démantelé par le mouvement de libéralisation des dix dernières années. Comment continuer à gagner de l’argent malgré la volonté affichée de faire baisser la demande ? Les entreprises de l’énergie ont une idée : valoriser les économies d’électricité réalisées par les consommateurs, grâce à « l’effacement ». L’arrêté qui rémunère l’effacement électrique diffus, pratique qui consiste à réduire ou couper momentanément l’alimentation de foyers volontaires en cas de pics de consommation, vient de paraître. Il va alourdir la facture d’électricité de tous les usagers au profit d’un opérateur privé. Scandaleux.
Si la facture d’électricité a augmenté de 2,5 % le 1er janvier dernier1 c’est à cause de la CSPE, la taxe sur la contribution au service public de l’électricité. D’année en année, elle coûte de plus en cher aux consommateurs car elle sert à peu près à tout, du soutien aux énergies renouvelables à la péréquation tarifaire dans les îles en passant par la cogénération et les tarifs sociaux.
Et comme si ça ne suffisait pas, l’arrêté du gouvernement publié au Journal Officiel le 22 janvier charge encore un peu plus la barque. Il instaure une prime qui sera versée aux opérateurs d’effacement diffus, mais payée par la CSPE ! Autrement dit par tous les ménages, qui vont voir leur facture d’électricité augmenter, qu’ils soient clients d’EDF ou d’un fournisseur alternatif, puisqu’à partir de maintenant, la charge de la CSPE s’alourdit de 16 € par mégawattheure (MWh) d’effacement diffus. Cette prime de 16 € par MWh, payée par les consommateurs, sera versée à des opérateurs privés, et même à un seul à ce jour : Voltalis ! Une décision scandaleuse, juge l’UFC-Que Choisir, mais un coup de maître pour cette société dirigée par d’ex-cadres dirigeants d’une filiale d’EDF.
Coupures momentanées et volontaires
L’effacement diffus des consommations d’électricité consiste à réduire ou couper de façon momentanée la consommation de courant. Il se fait chez des particuliers volontaires qui se chauffent à l’électricité, Voltalis les équipe « gratuitement » d’un boîtier, avec le soutien des collectivités locales. Quand il fait très froid et que les pointes de consommation d’électricité risquent de provoquer des coupures de courant sur une bonne partie de la France, ou encore quand il faudrait mettre des moyens de production très onéreux en service pour répondre aux besoins, les boîtiers déclenchent des coupures momentanées des radiateurs électriques et du chauffe-eau pour soulager le réseau électrique.
Voltalis se rémunère en vendant la consommation évitée en période de pointe, c’est-à-dire au tarif le plus élevé. Et l’autre grand gagnant de l’effacement, c’est le gestionnaire du réseau électrique, ERDF. Il évite ainsi de lourds investissements pour remettre le réseau à niveau. ERDF sous-investit d’ailleurs dans le réseau depuis des années, et ce n’est pas faute d’argent quand on voit le montant des dividendes versés à sa maison mère EDF en 2013 : 534 millions pour un bénéfice de 830 millions ! En gros, les consommateurs vont payer pour pallier ce manque d’investissements dans le réseau.
L’effacement électrique diffus, est-ce efficace ?
Voltalis l’annonce avec conviction : « Ça ne coûte rien au consommateur de s’équiper de notre boîtier et ça fait baisser sa consommation, c’est le volet le plus important de ce que nous faisons, c’est pour ça que nous existons », explique Pierre Bivas, co-fondateur de Voltalis. Mais d’après l’Ademe, qui a réalisé la seule étude indépendante2 sur le sujet en 2012, le taux d’économie d’électricité obtenu les jours d’effacement par rapport à la consommation journalière d’un foyer ne dépasse pas 6,8 à 8,3 %. Les économies sur le chauffe-eau sont nulles (toute l’énergie effacée est re-consommée par la suite) et pour le chauffage électrique, un effacement sur 33 % du temps engendre une économie de 13,2 %. Les économies « peuvent être en partie annulées par un surplus de consommation à l’issue de la période d’effacement, par exemple pour remettre le logement à la température souhaitée (c’est l’effet report) », écrit l’Ademe. C’est sur cette base que l’Autorité de la concurrence a conclu en 20133 que le lien entre effacement de consommation et économies d’énergie n’était pas pertinent : « Il apparaît que le lien entre effacement de consommation et économies d’énergie n’est pas clairement démontré. »
Le feuilleton à rebondissements de l’effacement est révélateur d’une tendance lourde : les places financières, les marchés de l’électricité ne semblent être compris que par les acteurs qui y agissent et s’y enrichissent – ou espèrent le faire. Élus et associations écologistes n’ont rien dit sur cette réforme pourtant structurelle du marché et du prix de l’électricité. Ce silence permet au cercle fermé des acteurs de l’énergie de décider ce que bon leur semble, en toute opacité. En tout cas, si vous êtes sollicités, ne cédez pas à la propagande diffusée par Voltalis !
Qui est Voltalis ?
Créée en 2007 par des ingénieurs issus du corps des Mines, la société est aujourd’hui présidée par Pâris Mouratoglou, qui a fait fortune grâce à la bulle du photovoltaïque de 2009 et aux tarifs d’achat surévalués. Voltalis opère sur le marché d’ajustement, en vendant à RTE des Mégawatts (MW) d’électricité « effacée » – elle est à ce jour la seule entreprise sur le créneau de l’effacement diffus. Elle ambitionne d’opérer à terme sur le marché de gros, où s’approvisionnent directement les fournisseurs. L’idée est la suivante : plutôt que commercialiser de la production supplémentaire, ils proposent de la demande « en moins ».
- 1 + 1,8 % sur votre facture de gaz, et + 2,5 % sur celle d’électricité depuis le 1er janvier, et ce pour tous les usagers, quels que soient leur fournisseur et leur offre, tarif réglementé, prix de marché indexé ou fixe sur 1, 2, 3 voire 4 ans. Les tarifs du kWh n’y sont en effet pour rien, le gaz est même en légère baisse (- 0,6 %), mais les taxes augmentent. Pour l’électricité, c’est la fameuse taxe CSPE qui fait gonfler la facture. Pour en savoir plus, voir sur le site de Que Choisir : bit.ly/1AqlfON
- 2 La synthèse de cette étude de l’Adème est disponible en ligne : bit.ly/1Aqktl7
- 3 À voir sur leur site : bit.ly/1vmFsz5
Sources : UFC Que Choisir (bit.ly/1tCQp43) et Médiapart (bit.ly/16WRWHN)






