
« Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n’est pas simple,
son présent indicatif, et son futur toujours conditionnel »
Jean Cocteau
Un choc au visage le réveilla. Il vit une enfant rire et partir en courant. Son œil droit était plein de neige, c’est là que la boule avait tapé. Il cligna sans grand succès. Une voix maternelle réprimandait la gamine : “ Je t’ai déjà dit de ne pas approcher ces gens, ça peut être dangereux ! ”, puis la voix se fondit dans le lointain.
Maintenant il n’avait plus froid et il se sentait plein de douceur. Il tourna un peu la tête, de la neige glissa dans son cou. A quelques mètres une foule de gens pressés, silencieux, se bousculait sur le trottoir, ignorant son tas de cartons. Il aurait pu appeler au secours, il retourna la tête vers le ciel en pensant au vin qui avait gelé dans la bouteille, la serra plus fort contre son ventre avec l’espoir d’une gorgée pour bientôt et ferma les yeux.
Il les rouvrit un peu plus tard dans le silence ouaté d’une nuit enneigée. La foule avait disparu et il pensa qu’il allait mourir. Le froid craquait et, les étoiles plantaient leurs dards glacés. Il fit un clin d’œil à Bételgeuse, se remémora sa vie d’échecs inachevés.
On dit qu’à l’approche de la mort votre vie vous défile sous les yeux alors, pour une fois, il décida de respecter les règles.
Il repensa à Monsieur Delapoisse (ça ne s’invente pas) qui l’avait licencié pour absences injustifiées et répétées. Monsieur Delapoisse était-il un humain ? Non, juste un comptable et ces bêtes-là n’éprouvent pas le moindre sentiment, pas la moindre empathie. Des alignements de chiffres, de + et de – peuplent leurs pensées. Il y a longtemps, comptable, c’était juste un métier et après ses heures de bureau le comptable redevenait humain. Puis, étrange mutation, même ceux dont ce n’était pas le métier devinrent comptable vingt-quatre heures sur vingt-quatre sept jours sur 7. Une épidémie semblable aux « Rhinocéros » de Ionesco. Sauf que ce n’était pas du théâtre mais la vraie vie.
Oui, il repensa à Monsieur Delapoisse et se surprit à presque le plaindre. Comme sa vie devait être glacée ! Si lui ce soir il avait froid, au moins il avait connu la chaleur dans sa vie et même les brûlures.
Une sirène de police troua un lointain incertain. Il s’enfouit plus profondément sous ses cartons. Non il n’allait quand même pas plaindre ce salopard qui l’avait jeté à la rue. Qu’il crève d’une gelure de l’âme !
Puis il ressortit un peu la tête : il voulait voir les étoiles. La grande ourse l’accueillit. Elle jouait de l’orgue : griffes tentaculaires sur les claviers.
Il décida alors de s’offrir une mort en grandes pompes. Il sortit la bouteille, qui sur son ventre s’était vaguement réchauffée, et la torcha à grandes lampées. Il n’en tira pas d’autre plaisir que l’espoir d’une ivresse à venir, se renfouit sous ses cartons et referma les yeux.
Le silence l’assaillit. Avait-il déjà quitté le monde des vivants ? Il se mit alors le requiem de Mozart en fond sonore mental et se laissa emporter. Tant qu’à mourir autant mourir classe !
Des images apparurent, les images des femmes qu’il avait aimées, les images des femmes qui l’avalent aimé. Il sourit. Un instant il se noya dans leurs regards et la chaleur l’envahit. Il se sentit presque prêt à ré-enfourcher le sentimentaloplane. Oh oui qu’on lui en donne un et il serait prêt à faire un dernier vol.
Il sourit encore en réalisant que ces vols avaient été presque sa seule raison de vivre et qu’il avait eu la chance de pouvoir en accomplir de merveilleux et se remémora les règles de base qu’il avait élaborées pour cette pratique :
« Pour pouvoir voler il est est nécessaire d’être deux. On cite parfois des vols à trois et même plus mais ils restent exceptionnels. Quant au vol solitaire c’est un exercice qui vous mènera plus sûrement tout droit à l’asile psychiatrique que sur la face cachée de la lune pour une nuit d’amour parmi les félins alanguis1.
Conséquence de cette première règle : lorsque l’un se pose l’autre est irrémédiablement et immédiatement attiré vers le sol à vitesse grand V. Mieux vaut ne pas être trop haut à ce moment car la chute est brutale. Particules corrélées dirait un physicien bien qu’ici les lois soient plutôt celle de la pataphysique et, hélas, elles sont moins strictes.
Il arrive donc, heureusement très rarement, que l’un, tout à son vol, poursuive, ou croit poursuivre, alors que l’autre s’est posé depuis longtemps. Dans ce cas, d’une part on vole seul, et la folie n’est pas loin, et, d’autre part le crash est inévitable, et il sera sauvage. C’est le pire qu’il puisse vous arriver mais imaginer cela possible au décollage vous empêcherait tout simplement de prendre votre envol.
Pour décoller il ne vous reste plus qu’à trouver la ou le partenaire adéquat. Ce n’est pas forcément simple ni immédiat mais à peine le sol a-t-il cessé de peser sous vos semelles que l’évidence apparaît et le bonheur vous propulse encore plus haut. Vous êtes prêt à décider, dans un simple regard échangé, de plonger sur Bételgeuse ou d’aller farnienter sur quelque île déserte des soleils plein les yeux. La nuit d’amour sur la face cachée de la lune n’est plus très loin. »
Des règles à la con pensa-t-il. Pourquoi avoir peur de la folie ? Puisque au bout du compte le choix se résume entre folie ou crash. Mais la folie n’ammène-t-elle pas elle aussi au crash ? Et le choix serait alors entre crash et crash.
Mais non il ne voulait pas mourir perdu dans de semblables interrogations, plutôt crever. Vite penser à autre chose et aller expirer dans les bras rêvés d’une femme aimée.
Lui revint alors le souvenir d’une rencontre… Improbable. Une fille dont jamais il ne sut le nom. Une fille dont même le visage lui échappait et il lui avait toujours échappé. Une fille dont il lui restait juste le regard et le sourire, un regard profond et vert comme la mer et une tendre oasis charnue. Un regard et un sourire qui, à l’époque, l’avaient emmené aux frontières de la folie et cette nuit il avait envie d’y replonger.
Il était l’heure de tenter un vol seul perdu dans les yeux de celle qu’il avait jadis baptisée Octavia. Il était l’heure « de plonger au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau » cher Charles.
Il plongea sans regrets.
Le robot nettoyeur trouva son cadavre au matin, l’identifia comme SDF/P_23:@DB_8807, et le jeta avec les ordures incinérables selon la procédure standard. Le matricule correspondant fut effacé des fichiers et les statistiques comptèrent un SDF de moins sur Paris. Une variation qui ne troublerait pas le sommeil des sociologues, ni de qui que ce soit d’ailleurs.
1 Il aura fallu attendre 1955 et la première publication de « Démons et merveilles » pour découvrir que la face cachée de la lune est le repaire des chats qui s’y réunissent et s’y aiment loin des regards.
Brice Gauthier





