
société Vous avez dit progressiste antilibéral ? Par CHRISTOPHE GIBIAT Certains journaux, associations ou acteurs politiques 1 se prétendant progressistes critiquent le libéralisme. C’est à n’y rien comprendre, sauf à supposer qu’ils s’en prennent exclusivement à un des aspects de ce concept, les politiques économiques libérales, ou aux excès de celles-ci. Le manque de précision dans le langage nuit alors à la compréhension du propos. Que sont le progressisme et le libéralisme ? Faut-il les opposer ou les lier ? Esquisse de réflexion.
Le progressisme
Le progressisme est opposé au conservatisme 2 , a fortiori à la réaction. Il consiste à favoriser le progrès social et moral, c’est-à-dire à rechercher une amélioration des conditions de vie des humains par un changement dans l’organisation sociale. Il recourt aussi pour cela aux avancées dans les domaines de la science, de la technologie, et au développement économique. Et là débute la controverse.
Outre que l’histoire récente dément l’opti‐ misme de l’idéologie du progrès – les avancées dans les domaines de la science, de la technologie, et le développement économique ont peu favorisé le progrès social et moral lorsqu’elles ne lui ont pas nui –, nous pouvons estimer que cette notion est actuellement dévoyée. On oublie le but que constitue le progrès social et moral en se focalisant sur certains moyens qui deviennent une fin. On a ainsi désormais tendance à considérer le progrès sous les uniques angles du développement économique et des innovations technologiques (le culte produc-tiviste) qui semblent être les objectifs (sans oublier l’extension des droits-créances, les droits à, à distinguer des droits de). On en est encore aux idéologies de la croissance et de l’innovationnisme (l’absence de limites) selon lesquelles plus signifie mieux. Pourtant, un regard un peu distancié permet de percevoir non seulement que tel n’est pas le cas, mais aussi que cette poursuite du plus n’est pas tant elle est démentie par l’histoire. Faut-il alors tenable d’un point de vue écologique et non continuer de se revendiquer progressiste ? Et, souhaitable d’un point de vue sociétal. sans pour autant accepter de se faire Lorsqu’est atteint un stade de richesse, la déposséder du vocabulaire, le peut-on vraiment hausse du niveau de vie ne s’accompagne plus lorsque le mot a été récupéré par certains d’une élévation du bonheur ; et en France la néolibéraux, la Macronie particulièrement ? Il rupture dans la corrélation est intervenue est devenu un « populisme de l’élite », « une durant la décennie 1970. traduction du Tina, “There is no alternative” 6 ». Cette réappropriation vise désormais à effacer L’idée de progrès en tant que telle apparaît le clivage droite-gauche au profit d’un dogme donc aujourd’hui dévitalisée, fossilisée, et ne et d’une autorité, ceux de l’extrême centre 7 , et veut plus rien dire sinon une déconnexion de la de nier tout en validant « l’asservissement réalité. Cette défense du progrès sans nuance, d’une partie de la population mondiale par sans distinction, s’apparente alors à de une autre à des fins de profits 6 . » l’idéologie hors-sol et constitue même « un verrou idéologique 3 » nous bloquant dans des Ce « progressisme » macroniste concerne tant représentations passéistes 4 . Le progrès ne vaut la mondialisation néolibérale que la technoque défini, qualifié, donc recentré sur certains logisation forcée de nos vies desquelles aspects. Peut-être pouvons-nous abandonner découle une perte de libertés 8 . Peut-être faut-il les progrès économique et technologique tant y regarder à deux fois avant de défendre ou ils ont été formidables et sont désormais revendiquer sans nuance cette notion pour le désastreux, et nous recentrer sur le moins ambivalente. Car ce « progressisme », qui changement de l’organisation sociale. Le consiste à mettre l’humain au service des progrès pourrait aussi consister au véritable finalités lorsque ce devrait être l’inverse, ne respect des libertés publiques et des droits contribuera jamais à notre bonheur. fondamentaux, et à l’émancipation des puissances et systèmes oppressifs. Donc en Enfin, quoi qu’il en soit de son usage et du sens revenir à la devise de la République. La déraison que l’on en donne, ne pourrions-nous pas économique et technologique nuit à la liberté, suivre Günther Anders qui invitait au ne permet pas de faire advenir l’égalité, et nous 20 ème siècle à « jeter ce terme de « progressiste » éloigne de la fraternité. dans le tas de petits mots déjà gâtés du siècle passé 9 » ? Il convient aussi de rappeler que le progressisme est historiquement un concept Le libéralisme marxiste selon lequel « le capitalisme prépare le communisme et même qu’il en accouche Le libéralisme est un courant de pensée qui nécessairement selon des lois du considère que « tous les êtres humains doivent développement historique 5 ». On perçoit à quel être traités comme des égaux quelles que point cette idée paraît désormais incongrue
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soient leurs différences » et « qui prône la défense des droits individuels (isonomie [égalité civique et politique], liberté, sécurité, propriété…), au nom d’une vision fondée sur l’individu et la coopération volontaire entre les humains 10 ». Sans occulter que le libéralisme promu par la droite, un libéralisme individualiste, défend et entérine l’égalité de droit et l’inégalité de fait, ce concept peut être perçu comme positif si on y associe spontanément le libéralisme politique. Néanmoins, comme pour le progressisme, il semble préférable de ne pas employer le mot seul si on n’en évoque qu’une composante. En effet, existent trois libéralismes : politique, culturel, économique 11 . – Le libéralisme politique est nécessaire. En résumé, il implique, outre la séparation des pouvoirs et l’État de droit, le respect des libertés individuelles et une limite à l’action de l’État 12 . Historiquement, c’est la doctrine du libéralisme politique qui a conduit aux révolutions en Angleterre et en France ainsi qu’à la guerre d’indépendance des États-Unis d’Amérique. – Le libéralisme culturel semble précieux également. Il prône la liberté des individus visà-vis des normes, donc encourage la liberté des mœurs, considère que chaque individu peut affirmer sa propre identité. Nous constatons néanmoins en ce domaine bien des dérives (par exemple lorsque l’identité personnelle doit s’imposer au collectif 13 ), et d’ailleurs Jean-Claude Michéa considère que le libéralisme culturel et le libéralisme économique sans limites sont indissociables. – Le libéralisme économique est sans doute utile – sinon nous avons affaire à une économie
l’épanouissement
personnel,
et





