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La Trousse Corrézienne

LTC 46 · 1 avril 2023

Et ensuite ?

Et ensuite ? — La Trousse corrézienne n°46

fiction Et ensuite ? Par MARINE LEGRAND Exercice de mise en perspective de la prospective, l’écriture de fiction nous entraîne sur des sentiers encore non fréquentés, et parfois infréquentables. Voici le troisième épisode d’une série de nouvelles qui explorent les devenirs de nos corps. Nos corps, matières premières et ressources ultimes de la bioéconomie. Nos corps, source d’invention et d’agir en commun. Nos corps encore humains 1 .

Quand est-ce que ça a commencé ? Syl remonte le fil de sa mémoire en longeant le ruisseau qu’est devenue la Nesque. Mi-août. Vivement les premiers orages. L’image se précise à mesure qu’elle approche du préau. Quelques comparses sont déjà rassemblées là. Visages impassibles. Les lèvres qui bougent à peine pour laisser filer les mots d’une conversation sourde, menue, mesurée. Les navettes vont et viennent sur les métiers. Les bobines de lin grège, en attente de tissage, s’alignent contre le mur. Elles sont trois. Elles n’ont pas besoin d’auditoire. Elles font ce qu’elles ont à faire. Côte à côte et presque en silence. Ce soir ce sera différent. On formera un cercle. Au centre, un brasero. Aux quatre coins, des lanternes. Il y aura des décisions à prendre. Il faudra discuter longtemps. À présent Syl se tient près des trois tisserandes. Elle pose les gourdes d’eau fraîche près des métiers occupés, puis s’installe à un quatrième. Elle laisse le souvenir la prendre. C’était il y a un an ou presque, à la fin de l’été. C’est là qu’il a été décidé que Pernes devait s’ouvrir à l’accueil régulier de visiteurs. Un bouleversement. Jusque-là le groupe s’était tenu à l’écart des réseaux. Trop de fatigue, trop de dissonances, pourquoi se mêler à tout ça ? Le groupe rassemblé ici fonctionnait assez bien dans son isolement, avec quelques relations de commerce. Mais au rythme où vont les choses…les phares sont réclamés, pour se repérer un peu dans la brume des devenirs. Pernes peut faire cela car ils ont pris beaucoup d’avance. Ils ont pris de l’avance car cela les a touchés plus tôt. Comment poursuivre comme avant, la vie comme avant, alors que l’eau vient à manquer à ce point ? Il y a ceux qui sont partis : la plupart. Et ceux qui sont restés. Un minuscule insecte jaune se pose sur son bras. Il se promène à la surface, dans la forêt de duvet blond. Il la chatouille délicatement. Oasis, oui, on peut dire cela puisque tout autour, dans les plaines, le désert a gagné. Jusque-là le groupe s’était attelé avec minutie à reconstruire les lieux. Rien n’avait été détruit mais il n’était plus exactement possible de vivre ici. Pour persister, il fallait, non pas exactement les reconstruire, mais plutôt les recréer autrement, les rendre vivables dans ces nouvelles conditions. Se contenter de peu. Remodeler les circulations de l’air, de la rosée, des ruisseaux. Atténuer la lumière dévorante et la chaleur. Adoucir la glaciale tramontane.

Tisser, tresser, tondre. Teindre. Tailler. Traire. Tordre le linge. Réparer les machines. Recoudre. Remuer la soupe. Bêcher, faucher, biner,

Ne rien laisser perdre. Ou du moins, trouver un usage à chaque chose. Même les choses mortes. Surtout elles. Les os, le sang, les tendons des bêtes. Les cornes. Les plumes. La paille. La cire. Le cuir. Les herbes. Le bois, la terre.

À retrouver ici : https://auxtoilettes.hypotheses.org/369. 1

Monter un mur. Un toit. Une charpente. Nourrir la terre, les bêtes, les plantes, les gens.

Ce que la frange délicate de la croute terrestre laisse venir à la vie. Pour le reste c’est une vie de reliques qui s’instaure.

Et voilà qu’à présent le désert gagnait ailleurs aussi. Alors, il fallait montrer l’exemple. Syl remonte encore le fil de sa mémoire. Quand est-ce que ça a commencé ? La compréhension a été lente, nécessairement. Mais c’est arrivé quand même. Délicatement, à sa conscience. Une fois que cela a été là, il devenait impossible de revenir en arrière. Cela teintait tout. Le brou de noix de l’effondrement. Puis il s’est annoncé. Tranquille. Féroce. Une grande vague de chaleur à brûler en un après-midi les feuilles des arbres au pied de la colline. Suivie d’un orage, le soir, et d’une coupure de courant. Ce soir-là, on était plusieurs autour de la table et on parlait justement de cela. Comment on fera, quand l’eau ne coulera plus au robinet ou bien qu’elle coulera tout doucement ? Il faudra bien se résoudre à retrouver la bassine et le gant. Cela fait de toute façon longtemps que l’on ne s’amuse plus à comparer sur les ondes les volumes respectifs de la douche et du

Le métal rouille. Le verre se brise. Et ensuite ?

bain. L’absurdité de ces antiennes, ou du moins leur caractère dérisoire, est à présent bien palpable : choisissez la bonne poubelle pour votre gobelet en plastique. Fermez le robinet quand vous vous brossez les dents. Prenez une douche plutôt qu’un bain… Il y a eu un énorme éclair et la maison s’est retrouvée dans le noir complet. Les réverbères étaient aussi éteints, c’est donc que la lumière manquait dans tout le village. On a rigolé, cherché les allumettes à la lampe de poche, allumé des bougies. Resservi un verre de vin pour déguster le moment. Sauf qu’au moment d’aller se coucher, la lumière ne s’était toujours pas rallumée. On est allés dormir malgré tout, attendant que les réparations soient faites, pendant la nuit. Mais le lendemain matin en se levant, toujours rien. Frigo éteint. Lampes téléphone. Ce n’était qu’un tout petit avant-goût. La suite a été mille fois racontée. Pas la peine de revenir dessus. L’odeur. L’odeur du compost mûr emplit ses narines, alors qu’un filet de voix lui parvient depuis l’autre côté du mur. Dans le jardin une équipe s’affaire à retourner la matière en décomposition dans les bacs, ajoutant au passage de l’herbe coupée au mélange. À la fourche.

19 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 46

muettes.

Et plus de

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

C'est bien de nous lire sur ton mobile. Mais la Trousse papier, c'est autre chose : 5 numéros par an, écrits et dessinés en Corrèze, postés chez toi.

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