D’un père boucher et d’une mère coiffeuse, l’enfant du peuple devient chansonnier avec Font. Mais ainsi Font aime les enfants et ainsi Val ne l’aime plus. Créateur visionnaire, il fonde en 1992 la SARL Kalachnikov pour accueillir Charlie Hebdo. Il s’y fera maître en éditoriaux coups de gueule. Mais sous l’apparence de la transgression avance la perversion de l’arriviste. 2006, il met un pied dans la porte de France-inter ; 2007, il y commence des Chroniques où il règle ses comptes avec ses détracteurs qui se multiplient sur sa gauche ; 2009, il prend la direction de France Inter ; et enfin, consécration, il épouse le 20 décembre 2013 Bérénice Ravache, secrétaire générale de Radio France.
Mais pour en arriver là, il a fallu que le poucet fasse sa place. Et pour ça, une méthode : éliminer les gêneurs. Le professeur Choron, créateur d’Hara-kiri mais trop « déglingos », n’est pas retenu pour le casting de Charlie. Coup marketing formidable, le journal, sous la direction de Val, décide une semaine après le quotidien France-Soir de publier les caricatures de Mahomet d’un journal danois. Ni original, ni inédit, Charlie dérape de sa ligne éditoriale et prend position. Il prend le risque non pas de l’humour mais de l’incompréhension et se met à dos les croyants, même modérés, de l’Islam. « Que c’est drôle ! ». Non. Mais c’est l’occasion pour le patron de devenir fer de lance de la lutte pour la liberté d’expression, contre l’islamisme, les anti-sionistes devenus des racistes et une gauche poujadiste à laquelle il préfère celle bienséante du pouvoir.
Le 15 juillet 2008, il réhabilite les pratiques de la TSF. Un coup de téléphone du pouvoir suffit à mettre Siné à la porte du journal pour antisémitisme à cause d’un blague faite sur le fils du chef de l’État : « Jean Sarkozy vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée juive et héritière des fondateurs Darty. […] Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! ». Chacun peut en mesurer l’horreur ! La réalité est celle d’un désaccord sur l’affaire Clearstream : Charlie et l’entreprise de blanchisserie d’argent des riches ont le même avocat ! Pour dire la réalité du motif du licenciement, en décembre 2012, la Cour d’appel de Paris confirme la condamnation de Charlie Hebdo à 90 000 euros de dommages et intérêts.
Mais Val est déjà à l’œuvre à France inter. Et le grand ménage est bien engagé. A peine arrivé, il renvoie Frédéric Pommier pour avoir cité Siné Hebdo dans sa revue de presse. Il supprime les émissions « Rue des entrepreneurs » et « Allo la planète ». Sarkozy chuchote à son oreille, Val exécute. Le 23 juin 2010, il renvoie les humoristes Didier Porte et Stéphane Guillon pour leurs critiques des hommes de pouvoir. La radio est condamné à 500 000 € de dommages et intérêts pour licenciements abusifs ! Et qui dit service public dit argent public… L’histoire ne s’arrête pas là ! Notre héros populaire devenu défenseur des seigneurs de notre temps, met à la porte Gérald Dahan pour avoir égratigné Michelle Alliot-Marie dans une chronique.
A la même époque déjà, les journalistes de France Inter sont à bout et votent à la majorité une motion contre leur directeur. Ils expriment leur « colère face aux choix et aux méthodes de Philippe Val ». Ils s’inquiètent notamment de « l’ampleur des changements projetés et considèrent qu’à ce jour le lien de confiance indispensable entre la rédaction et la direction a été rompu. ». Mais Val restera jusqu’en mai 2014. Un petit regret sûrement : ne pas avoir réussi à dégommer « Là-bas si j’y suis ». À quelques mois près, ça doit être rageant ! En attendant, le soir de l’assassinat barbare de ses copains journalistes, il est venu pleurer en direct à l’antenne de son ancienne radio. Entre les sanglots, il a bredouillé ne pas en avoir fait assez pour lutter contre la barbarie et pour la liberté d’expression… Comme j’étais très triste, ça ne m’a pas fait rire. Mais mauvais auditeur que je suis, j’ai entendu une grande culpabilité…
Olivier Guévarec



