
Voici un exemple de chantier dans le cadre arboré d’une sylviculture douce ; « artisanal, local, respectueux de l’environnement et donc des humains », visité mi-avril dernier. À la recherche de la filière perdue… petite musique Indiana bûchejohn’s…
Ce chantier avait lieu à Saint-Salvadour, dans un bois près des Plats, au bord de la route entre Seilhac et Saint-Augustin. Les quatre acteurs principaux réunis pour ce travail étaient : un bûcheron, Pierre, venu du Lot avec son projet de maison en bois et donc ses besoins en planches, charpente et autres piliers, Brunelle, la charpentière installée pour l’instant à La Baze, tiers-lieu culturel et local à quelques kilomètres de là, John et Gita avec leur scierie mobile venue de Xaintrie et le propriétaire du bois, Jean-Claude, habitant à quelques centaines de mètres. Ce samedi 15 avril étaient présents aussi Alice et Mathieu, formateurs au RAF, Réseau pour les Alternatives Forestières. Et une dizaine d’autres personnes, bénévoles, actifs en foresterie ou visiteurs et curieux. Dont nous deux.
Pierre a acheté le bois sur pied, essentiellement du châtaignier
« Il y a un bénéfice qualitatif, c’est du beau bois pour ma maison, et on veut de l’humain, faire filière », dit-il. C’est-à-dire ? En novembre et décembre, les arbres ont été marqués, choisis avec la méthode pro silva, favorable à une régénération bénéfique à la forêt, en laissant les plus gros, les plus forts. Une belle éclaircie, qui permettra aux arbres d’avenir de prendre de l’envergure et à la régénération de faire son œuvre. Une cinquantaine d’arbres ont été abattus cet hiver, « de faible ou moyenne section. On ne travaille pas avec des gros bois. Et on ne fait pas de coupe à blanc, la forêt est valorisée et demeure », précise Mathieu. Les arbres sont « cubés » (méthode de calcul du volume des bois) et payés après accord sur les prix avec Jean-Claude : en bois d’œuvre, et de chauffage. Les produits dérivés seront utilisés et répartis : les croûtes pour les cabanes, ou le chauffage, les restes de bois en volige ou planches, la sciure pour diverses
Un peu de bénévolat raconté par Johnas, surnommé Pan sur le bras
Ce lundi 17 avril, j’arrive à 9 h 30, donc 30 minutes en retard. La scie est déjà en route. Je dépasse la camionnette et rencontre Brunelle en premier, la bise. Je me présente immédiatement à chacun : John et Gita les scieurs, Léni et Loukas, les bénévoles. Voilà. Je vois Brunelle en difficulté avec une grume qu’elle dépile avec Léni et lui dis : « Laisse-moi faire. » Elle me répond : « Quand je fais quelque chose, je le fais jusqu’au bout. Si j’ai besoin de ton aide, je te demande. » Justement, elle me dit de prendre la barre à mine pour aider à faire avancer la grume. J’enchaîne avec les autres la ventilation des pièces de bois fraîchement sciées, l’une après l’autre, y compris les dosses qu’on empile sur le côté du chemin. Je fais avancer les grumes avec Léni. Je m’organise pour emporter du bois ; en tant que bénévole on peut emporter quelques reliquats. Je dis à Brunelle que je vais approcher ma remorque. Avant de charger, j’ai besoin d’un coup de tronçonneuse et ce sera Jean-Claude, le paysan éleveur et propriétaire de la forêt qui me le donnera sans délai, car il s’inquiète que le chemin soit dégagé à la fin de la journée. Juste avant qu’il termine, Brunelle vient lui dire d’arrêter et me demande de revenir avec les autres…
utilisations, et on fera de la vente de bois sur place s’il en reste trop… La coupe faite, ils ont laissé passer l’hiver, trop humide pour débarder, « on ne voulait pas abîmer le sol, avec notre petit chenillard ».
Ensuite Brunelle a pris le relai, en faisant faire le sciage
Aujourd’hui, la session est à moitié faite, avec une scie à ruban horizontal. Les pièces sont équarries : sciées quatre faces pour des poteaux, solives et chevrons, ou sciées deux faces et finies à la hache, « pour rire », ou à la tronçonneuse. En charpente traditionnelle, c’est du bois massif, dit « de brin », avec le cœur de l’arbre. On fonctionne en optimisant même
Une fois mes dosses coupées à 1,40 m, je commence à les déplacer dans ma remorque petit à petit, en parallèle du chantier et le chemin se dégage. Jean-Claude et moi avons bien ri et j’ai mis ça sur le compte de sa féminité blessée (« Et toi, ta masculinité, elle roule toujours ? Hi hi… Christophe »).
Déjeuner sur les tas de bois, café libanais.
Brunelle appelle le paysan qui lui approche la remorque et elle nous confie la tâche de charger le bois : les poutres équarries, les planches de 4 cm, les bancs de 7 cm, et les planches de 3 cm, encore plus loin. On le fait. À 16 h 30 les deux remorques sont chargées, la mienne 1 m 3 de dosses et celle de Brunelle 10 m 3 de pièces des bois sciés. La suite du chantier-charpente de Pierre aura lieu à la Baze.
l’arbre qui ne pousse pas droit : on peut garder les courbes, pour ne pas couper les fibres, sinon ça affaiblit ! Pour les pièces portantes, les appuis, pas de problème. En conventionnel, ils normalisent avec des cahiers des charges et ils coupent tout droit, mais ce n’est pas plus résistant, au contraire. Nous, on fonctionne par empirisme, et on mixe, c’est-à-dire qu’on ne refuse pas les machines, mais on en reste à de petits moyens techniques, tronçonneuse, chenillard, scie… Et que dit le propriétaire de la forêt ? « Ma famille s’en occupe depuis 50 ans, moi depuis 30. Ce qui m’a guidé ? Rien, je l’ai conservée, j’ai sorti des piquets, quelques grumes… certains arbres ont plus de 50 ans. »
Il y a eu ces dernières années une augmentation de 34 % du prix du bois sur pied en forêt privée, 40 % pour le hêtre… Les filières industrielles ont tout fait exploser ! 100 euros le m³ de bois d’œuvre sur pied, 650 euros le m³ de bois à l’arrivée : où vont les marges ?
Aujourd’hui, le problème est celui des compétences perdues, lié aux machines qui les remplacent, à la standardisation industrielle, la perte des chaînons territoriaux, délocalisés en Europe et en Asie, les marges qui s’évaporent ! Et la « petite » filière artisanale ? « Alternative » ? « De niche » ? Propriétaire forestier, bûcheron, élagueur, débardeur, grumier, scieur, menuisier, charpentier, client final… Chaque échelon de cette filière éphémère centre sa propre réflexion sur son rôle, sa durabilité, sa valeur ajoutée et sa pérennité, son savoir-faire, et systématiquement chacun de ces chaînons chevauche ceux d’à côté, en amont et en aval, faute de bras… comme les trapézistes se prennent les mains par les poignets pour solidifier l’ensemble. S’ils lâchent, ça casse…
7 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 47
CHRISTOPHE et JOHNAS





