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La Trousse Corrézienne

LTC 28 · 13 mars 2020

Travailler pour la beauté du geste ? (3)

Paroles de Nez-Noirs

La beauté du geste justifie-t-elle la fin ? Par Lou Tiénou

Il y a quelques mois, j’emmenais mon fils de dix-sept ans, passionné d’armes (mais je l’aime quand même), à la projection, salle Latreille à Tulle, d’une vidéo réalisée par Peuple et culture, dernier dernière d’une série de six regroupées sous le nom de « On était Manu », et intitulée « Fabriquer des armes ».

Nous nous attendions à une approche technique – pas du tout. Le sujet était celui du sens, et même de la finalité. Aussi toutes les citations qui suivent sont extraites de cette vidéo dérangeante, que chacun peut trouver sur Ïoutoube.

« La compétence qu’il y avait !… Une compétence extraordinaire… Des gens avec un savoir-faire fabuleux. »

« Les ouvriers de la Manu ? Oui, ceux qui prennent une équerre pour planter un clou pour accrocher un cadre ? » (extrait de la bande-annonce des 6 vidéos)

Oui mais… peut-on dissocier la beauté du geste de l’artisan ou l’ouvrier, et la finalité de l’objet fabriqué ?

« J’avais pas l’impression de faire un truc qui tue. On faisait d’abord de la mécanique. Et moi je trouve cette mécanique magnifique, non pas par rapport à sa finalité, mais en tant que mécanique ».

Le fait de fabriquer des armes vous a-t-il posé un problème ? « Aucun ! Ça a toujours existé, et ça existera encore… »

« Fabriquer des armes c’est peut-être pas ce qu’il y a de plus noble. C’est noble dans la précision, dans l’intérêt du travail, mais bon… »

« On a été pour la diversification mais sans abandonner l’industrialisation des matériels militaires. On a toujours dit : l’armée française existe, il faut qu’elle soit équipée par du matériel réalisé dans nos industries d’armement. C’est notre indépendance qui est en jeu (…) […] Mais à côté de ça, on a toujours dit « “on ne veut pas être des marchands de canons ” ». Et si nous ne produisons pas ces armements, ce sont des marchands de canons qui vont le faire, et on en achètera car on ne se passera pas de défense nationale. Mais à côté de ça on la maîtrise, et aller vendre en Arabie Saoudite et tout ça, c’est pas notre tasse de thé. Dans nos établissements, les adhésions au Mouvement de la Paix étaient les plus fortes.

Aujourd’hui on est le troisième fournisseur d’armes au monde, on vend à tout le monde et n’importe qui… mais c’était pas ce qu’on voulait ! »

« Souvent, j’y ai pensé, mais j’ai pas plus d’états d’âme que ceux qui paient des impôts qui servent à la fabrication d’armes, y compris les plus impalpables comme l’ypérite ou les bombes lacrymogènes, et il y en a qui gagnent beaucoup de sous avec ça… » « 

« La contribution à la paix c’était de pas travailler très très vite, comme ça… les fusils étaient un petit peu en retard. J’ai assumé une fainéantise. Il y avait toujours quelqu’un qui inventait un truc et la Manu ça a par contre toujours été la source d’inventions géniales. Tout le monde n’avait pas le statut d’ingénieur, mais beaucoup en avaient les capacités. Exemple, la râpe à farcidures, qui est une arme de destruction massive… »

« On ne peut pas fabriquer des armes et être antimilitariste… Mais on ne fabriquait pas que de des armes : on travaillait pour les sous-marins, les avions… bon, c’est de l’armement quand même… »

« Quand on rentrait là-dedans, quand on passait l’examen, on ne pensait pas armement. C’est après, en arrivant dans l’atelier, qu’on se rendait compte : il faut fabriquer ça… Et encore, on fabriquait des prototypes, des pièces unitaires, on ne voyait pas d’armes… »

« Quand j’ai fait mon service, on savait d’où je venais, on a dit « “ il va vous démonter un MAT49 ” » ; mais non, je ne savais pas, j’en avais jamais vu… on ne voyait que certaines pièces. » « C’était de l’appareillage de précision ou de contrôle. Même à la canonnerie, on ne voyait que des tubes, on ne voyait pas le système d’armes. »

« Nous on avait notre gamme de travail, on respectait notre gamme de travail, et le travail s’arrêtait là. »

« C’est quelque chose qui m’a interpellé, mais pas au début parce que j’avais vingt ans et j’étais au service de maintenance. Progressivement je me suis dit : “ on fait des armes, et ces armes c’est pas des jouets : elle servent”. Intellectuellement, ça me dérangeait, mais ça ne m’a jamais perturbé psychologiquement. Ma femme me disait : “ ça ne te dérange pas de fabriquer des armes ? ” Les armes, je ne les faisais pas, mais j’y contribuais, bien évidemment. »

« On a beau dire « “ c’est pour la défense du territoire” », bien sûr que ça posait problème. Pas pour se donner bonne conscience, mais un peu quand même… C’est peut-être pour ça que finalement, partir ne m’a pas autant posé problème que ça. Mais je ne renie rien ! Si on est ce qu’on est, c’est qu’on est passés par là. Et on est une famille ! »

« C’était paradoxal. D’un côté mon travail me plaisait par son autonomie et sa remise en cause permanente. Mon métier m’apportait une sorte de plénitude dans une technologie. Et en même temps ça ne faisait qu’exorciser mon antimilitarisme et j’étais mal. »

« Une fois à Toulouse j’ai été arrêtée par une jeune fille qui faisait signer une pétition pour le désarmement. Ce jour-là… je n’ai pas signé. »

« Aujourd’hui les armes sont fabriquées ailleurs, ça fait travailler d’autres familles ailleurs. Ç’aurait été bien de continuer, surtout dans des villes comme Tulle qui n’ont pas forcément le potentiel pour autre chose. »

« A l’intérieur, j’ai géré ces contradictions en travaillant autour de la formation. Ce n’était plus en direct… la formation partait sur le tissu local, sur de jeunes apprentis, sur des demandeurs d’emploi… ça me donnait bonne conscience. »

« En 1977 ce sont une cinquantaine d’apprentis qui ont été recrutés à la Manu sur le bassin de Tulle, et moi je ne me posais pas la question. Maintenant, si. »

« Moi je n’ai jamais été réfractaire à fabriquer de l’armement, mais je n’en ai jamais tiré aucune fierté. »

« Oui ça me dérangeait, et en plus je travaillais en gamme de tir. Mais bon, il fallait bien faire quelque chose… »

Mais tant qu’existeront les tyrans

Même si en toi tu le regrettes

Tu devras nourrir tes enfants

En fabriquant des mitraillettes

(l’un des couplets de la chanson, traditionnelle ou composée pour l’occasion, je ne sais pas trop, qui clôture les vidéos)

Éliminer les (emplois) nuisibles, toxiques, inutiles

J’ai accepté de faire le sale boulot, comme un vulgaire DRH, pour la beauté du geste. Oui, il faudra bien un PSE(1Plan de Sauvegarde de l’Emploi, nouveau nom pour Plan Social, c’est à dire licenciements.) massif pour libérer tous ces travailleurs qui tuent leur vie et la nôtre à gagner la leur.

Plan de Sauvegarde de l’Emploi, nouveau nom pour Plan Social, c’est à dire licenciements.

Chacun prépare sa liste de condamnés à mort. En prenant par exemple l’échelle raisonnable d’une communauté de communes, on se réunit, en posant le douze à la porte, pour chercher des solutions.

Sur un grand tableau, une colonne pour les moins, une colonne pour les plus, une troisième pour le solde et une dernière modus operandi.

L’agriculture industrielle en « conventionnel » est toxique (pour l’agriculteur et le consommateur) et nuisible à la collectivité. On interdit tous les engrais chimiques, on réintroduit une dose nécessaire de polyculture et on embauche pour limiter au maximum les machines.

La mécanisation forestière détruit les forêts. Les élèves de Meymac et les salariés de Piveteau se reconvertissent en scieurs de long et ils replantent les forêts en mix feuillus résineux, en taillis sous futaie.

La voiture individuelle ayant été internationalement réduite aux besoins professionnels et les usines reconverties dans les équipements ferroviaires et les transports collectifs, les vendeurs de bagnoles et les réparateurs les moins voleurs fourniront des bras dans l’agriculture et la forêt.

Pour les candidats restant, il y aura aussi des embauches massives à La Poste, dans la santé, redevenus des services au public.

Totalement inutile et dégradante, la publicité a disparu. Les colleurs d’affiches seront embauchés pour retapisser les murs des nombreux appartements en rénovation. En effet, les collectifs d’habitants ont réquisitionné tous les logements vides. Ils sont rénovés en chantiers participatifs. Ces chantiers donnent du travail à des dizaines de citoyens. Ils y apportent d’autant plus de soin qu’une bonne partie sera logée sur place.

Depuis quelques années, les caissières de grandes surfaces ont été remplacées par des machines. Il n’y a donc aucune protestation syndicale quand les habitants rasent les zones commerciales et remettent en culture les riches terres de Malemort où l’on cultivait les petits pois.

Finis les poids lourds qui livraient ces monstrueux magasins. On a besoin de chauffeurs pour conduire les transports publics qui ont remplacé en grande partie les voitures. Aucun chauffeur de Veyres-Périé ne regrettera ses anciennes conditions de travail.

Un cas épineux se présente, celui des politiciens professionnels. Pour Pascal Costes, c’est simple : retour à la terre. Il cultivera des tomates de plein champ dorénavant engraissées au purin d’ortie sur les vingt hectares des ex-serres d’Égletons. Pour monsieur le proviseur adjoint et maire de Tulle, puisque désormais les lycées et écoles s’auto-gèrent sans hiérarchie inutile et toxique, un emploi supplémentaire est créé à la ville dans la création des plants de fleurs ; bien entendu, la collectivité a repris cette activité anciennement cédée au privé et des fleurs, on va en planter partout, même sur les berges de la Corrèze transformées en jardins potagers fleuris.

Dernière bonne nouvelle, le dernier PSE de La Manu est largement derrière nous ; nous ne serons pas obligés de licencier les fabricants d’armes. Ils étaient réputés pour la beauté de leurs gestes. À l’époque, avec tout ce savoir faire, on aurait pu organiser une reconversion socialement utile du site.

Pour ne prendre que les nuisances environnementales, même les penseurs du capitalisme vert le disent dans le fameux rapport Stern, publié en 2006 sous l’autorité du gouvernement britannique ; les coûts économiques de la lutte contre le changement climatique seraient nettement moindres que le coût de l’inaction – l’atténuation du réchauffement faciliterait même le développement de l’emploi. Mais, visiblement, le capitalisme n’est pas prêt à parier sur ses propres utopies. La valeur d’échange, autrement dit le profit, l’emporte sur la valeur d’usage, autrement dit les besoins et l’avenir de l’humanité. Éliminer les emplois toxiques, nuisibles et inutiles socialement, c’est amputer largement les profits. Un révolutionnaire célèbre(2Il s’appelait Lénine) ne disait-il pas que, pour son profit, le capitaliste est prêt à fabriquer et vendre la corde avec laquelle on le pendra ?

Il s’appelait Lénine

Conclusion générale

Droit au travail et droit à la paresse

« Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’Homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’Homme : “Jouis”. »(3Adolphe Thiers 1849)

Adolphe Thiers 1849

« Cette évaluation de l’effet utile et de la dépense de travail dans la décision relative à la production est tout ce qui reste dans une société communiste du concept de valeur de l’économie politique. »(4Engels 1878)

Engels 1878

« Une nation est véritablement riche si, au lieu de douze heures, on en travaille six. »(5Charles Wentworth Dilke 1821)

Charles Wentworth Dilke 1821

Pour donner au travail un sens basé sur la beauté du geste, technique aussi bien que social, Il faudra en passer par des choix radicaux, la remise en cause du culte de la croissance, de la performance.(6Soit dit en passant une valeur clé de l’idéologie nazie) Quelles que soient l’utilité des expériences actuelles en ce sens, ces choix se révèlent à terme incompatibles avec le capitalisme.

Soit dit en passant une valeur clé de l’idéologie nazie

Dès aujourd’hui, le combat pour la reconversion massive indispensable des industries et donc des emplois nuisibles est d’actualité. C’est au capital de payer la note d’une situation qu’il a créée, pas à celles et ceux qui occupent ces postes de travail.

Le droit au travail reste un impératif ; 30/32 heures hebdomadaires suffiraient à résorber le chômage. Ce temps libéré, une étape vers le droit à la paresse, nous aidera à lutter collectivement contre la violence individuelle et sociale du travail, à décider des activités que nous conservons et celles que nous supprimerons, selon les critères environnementaux, sociaux, éthiques que nous choisirons.

À lire

– Charles Pépin et Jul, Platon La Gaffe : survivre au travail avec les philosophes, Dargaud BD, 2013.

– Bernard Friot, Emanciper le travail, La Dispute, 2014.

– Danièle Linhart, La Comédie humaine du travail, de la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Erès, 2015

– Bernard Lubat, Charles Silvestre et Roland Gori, Manifeste des oeuvriers, Acte Sud, 2017.

– Manière de Voir, Travail : combats et utopies, Le Monde Diplomatique, décembre 2017.

A voir :

– Pierre Carles, Attention danger travail, documentaire, 2009.

– Jean Robert Viallet, La mise à mort du travail, série documentaire, 2009.

– Franck Lepage et Gaël Tanguy, Histoire du syndicalisme français, conférence gesticulée en accès libre sur le web, 2013.

– Stéphane Brizé, La loi du marché, film SF, 2015.

– Stéphane Brizé, En guerre, film SF, 2018.

– Gérard Mordillat et Bertrand Rothé, Travail, salaire, profit, série documentaire, 2019.

Éliminer les emplois nuisibles, toxiques, inutiles

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