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La Trousse Corrézienne

LTC 26 · 6 septembre 2019

Total tour

« Total tour »

Cellophane flowers of yellow and green,

Towering over your head.

Look for the girl with the sun in her eyes

And shes’s gone.

Lennon & McCartney

Aujourd’hui Il a abordé une belle, très belle inconnue, juste pour lui dire : « Mademoiselle, j’ai quelque chose pour toi. » Et de lui donner une lettre, une lettre qui commençait par :

« Un inconnu vous offre un papier…

C’est un cerf-volant confié au vent de l’instant. C’est un désir de comprendre même s’il faut comprendre qu’il n’y a rien à comprendre, une envie de parler alors que j’en reste incapable. Ce sont quelques mots glissés avec la sensation de commettre un impair, une impardonnable faute de goût. »

Une lettre écrite tenaillé par une urgence irrépressible, tremblant ; est-ce que un jour Il serait simplement capable de briser les liens invisibles qui tissent la petite mort quotidienne, qui le retiennent de se mettre en danger, qui le retiennent juste d’être ?

Elle, saisissant l’enveloppe, simplement étonnée : « C’est quoi ? »

– « Surprise ! » et Il se sauve.

Il avait été le premier surpris, rien bu, rien fumé, rien de rien, et il s’est retrouvé comme en état second en train de donner cette lettre, de se donner, au nom d’une sensation, d’une émotion.

Paf ! Il suffit d’une surtension de l’âme ou de quelque chose comme ça, et il est l’heure de poser ses cartes sur la table, pas de contrôle vraiment possible, l’urgence a pris les choses en mains, Il se regarde agir : entrer la main dans la poche, en sortir l’enveloppe, un sourire et une politesse à quelqu’un croisé sur le chemin et le « Mademoiselle…, etc. ». Au bout, l’apaisement… quand ses genoux eurent fini de jouer des castagnettes. Étonnant.

L’inconnue n’était pas complètement inconnue, mais ses genoux avaient vraiment joué des castagnettes.

Toute l’histoire qui nous occupe débutât un vendredi 13, à une heure et en un lieu où ne débute jamais la moindre histoire : cafétéria anonyme, éclairage au néon, début de matinée grise et froide. Elle boit son café assise juste à coté de lui. Lui à cet instant regarde le plafond en se demandant pourquoi il n’arrive pas à lui parler et aussi pourquoi est-ce qu’il a envie de lui parler alors que littéralement il ne l’a jamais vue.

La seule chose qu’il sache d’elle est que ses jambes, remarquées juste précédemment et toujours de dos, lui ont fait comprendre ce que pouvait être la « drôlerie » des jambes d’Octavia de Cadix, héroïne d’un roman lu récemment. D’une part ça n’explique rien, et d’autre part il ne peut tout de même pas se tourner vers elle pour un : « Bonjour mademoiselle, vos jambes sont drôles. »

Non, décidément il ne peut pas, et lorsque las de ces questions incongrues Il se lève pour partir, la curiosité le pousse à la regarder en lui souhaitant une bonne journée. Normalement l’histoire aurait dû en rester là, plaisante anecdote vite oubliée dans le flot du quotidien.

Seulement voilà, est-ce à cause de son sourire ou de son regard, Il l’a regardée et il ne l’a pas vue, juste son regard et son sourire qui éclatait. Et c’est une étrange image qu’il emporta avec lui : de drôles de jambes, la tâche orange et floue d’un manteau et un sourire aux yeux bleus qui flottait au-dessus, une de ces images qui se prête aux jeux du souvenir et des rêves.

Lorsque quelques jours plus tard elle le salua, toujours à la cafétéria, il lui fallut un temps pour deviner qui pouvait être la belle inconnue qui lui disait bonjour. Il ne se souvenait que d’un regard, d’un sourire, et il ne lui venait tout simplement pas à l’idée que ce regard puisse le reconnaître, et encore moins lui dire bonjour. Son salut et son petit sourire lui ont fait plaisir, l’ont ému.

C’est ainsi que, doucement, elle entra dans sa vie, à coups de rencontres impromptues. Le plus souvent la cafétéria en était le théâtre et ce fut une entrée pleine de légèreté, porteuse de l’envie d’en savoir plus. Il restait incapable de lui dire plus que « bonjour ».

Sa place grandit doucement dans ses pensées. Il n’y prêta pas attention et il fallut qu’un jour, toujours à la cafétéria son regard absent le tue, puis son rire, pour qu’il réalise enfin qu’il était amoureux. Et le porc qui buvait son café à coté de lui l‘a soupesée du regard, comme un viol par les yeux, l’a commentée grassement, l’a jugée. Il avait envie de hurler : « Ce n’est pas vrai, ce n’est pas un homme, et je ne suis pas avec lui ! »

Elle était là qui bougeait beaucoup sans un regard vers lui et riait fort comme si sa beauté se forçait pour plaire, pour plaire à qui ? Voila une question qu’il ne se posa que bien plus tard pris qu’il était par le meurtre qu’elle avait commis et les vomissures de son collègue.

Mais lorsqu’il la croisa de nouveau et que, quelques brefs instants, elle fut abordable Il a fui, coupé toute possibilité de contact et regardé par terre en pensant qu’il lui fallait vraiment l’oublier au plus vite, parce que rien ne serait jamais possible, que même son nom lui resterait à jamais inconnu et que toutes ces tortures étaient vaines et n’avaient pas le moindre espoir justificateur.

Ce qu’il ne voulait pas s’est naturellement produit et son image, désormais tout à fait précise dans sa mémoire, le poursuit murmurant : « Vas-t’en, ce jeu ne m’intéresse plus et toi encore moins, laisse-moi tu m’ennuies. » Et il meurt un peu plus.

Le sentiment d’avoir la vie et le bonheur à portée de main, juste là, à un pas, le fait frisonner. Son incapacité à bouger un orteil l’entraîne dans toutes sortes de bizarreries absurdes, souvent douloureuses. Des rêves passés avec leur cortège d’émotions, de sentiments, viennent squatter une réalité déjà passablement embrouillée. Au milieu il ne sait plus vraiment qui il est. C’est une aube incertaine, nul ne sait quel jour va se lever, ni même s’il va se lever. Les questions se bousculent sur tous les plans, s’entrechoquent, naissent ou s’annihilent. Tout son corps grince et geint comme une vieille machine mal huilée, les connections synaptiques s’agencent bizarrement. La toujours consentante virtualité du rêve panse les plaies.

Mais sortir du rêve pour respirer la vie n’est pas chose aisée. Il se sent piégé dans une sorte de fractale. Si l’espace du rêve est de dimension 2 et celui de la vie de dimension 3, Il se débat dans un univers à 2 dimensions et demie. Un espace où le rêve pénètre la structure même de la réalité mais où jamais la vie ne bat pleinement.

Étrange espace où des vérités embryonnaires et invérifiables s’accoquinant à des rêves mille fois ressassés concoctent de monstrueuses bombes émotionnelles, très réelles. Une sorte de terrorisme dada qui déchiquette les structures stables de l’existence par pans entiers sans pour autant éclairer un chemin qui sorte des décombres. Un capharnaüm plein de choses blessantes dans lequel Il doit se débrouiller.

Le sourire de la belle peut se dessiner en surimpression n’importe où se pose son regard. Il peut se mettre à courir juste pour avoir l’espoir de la croiser. Ses nuits sont devenues des enfers.

L’angoisse est plus facile à porter quand elle n’a pas de visage, elle peut juste arrêter le cœur, faire croire qu’on va mourir, précipiter des délires secrets, mais jamais, au grand jamais, elle ne peut imposer cette tension qui noue les tripes et le reste, et le laisse finalement cramé au milieu de la nuit, titubant à la recherche d’un sommeil amnésique.

Il a retrouvé les vaines attentes aux coins d’aubes déglinguées, comme on retrouve les draps tièdes du cauchemar. Toujours il s’en est sorti d’un saut de chat au dernier moment, juste avant la folie, mais le chat se fait de plus en plus efflanqué et ses bonds pitoyables. Pas impossible qu’à un moment ou un autre le minet s’écrase le minois sur une réalité bien crochue.

À bout de force, aidé par un sentiment d’urgence pas vraiment expliqué, il s’est mis au clavier décidé à briser le cercle des convenances qui étouffait, la carapace qui le protégeait. Sa lettre en est née.

Elle n’aura jamais de réponse, plus jamais il ne reverra la merveilleuse créature, jamais il ne connaîtra son nom. Le temps, sale petit rongeur à l’haleine puante, tentera de se rassasier des miettes desséchées de son rêve mais jamais cette boule d’amour brûlant ne quittera son cœur.

Brice Gauthier

Du papier, des crayons, pas de pubards.

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