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La Trousse Corrézienne

LTC 26 · 6 septembre 2019

Déclinaisons

« Déclinaisons »

Je m’appelle Éric. Grand, brun, plutôt bien tourné : l’œil des femmes que je perçois dans les reflets des vitrines me le disent. Souvent.

J’en suis content, je fais avec, j’en joue, et j’aime.

Je m’appelle Éric, et j’aime les jeux de regards. Je suis un as de la rencontre des yeux par vitrine interposée, et je peux vous dire que c’est un art qui exige patience, observation, pratique. Il faut savoir attendre, comprendre ce que dit une femme dans la façon dont elle s’avance, se déplace, puis savoir suivre chacune en étant devant elle et ajuster son pas si le jeu semble être gagnant.

Je m’appelle Éric et, je reconnais, je pratique beaucoup. En continu.

Souvent cela demande à avoir choisi, au préalable, une bonne place à une terrasse, et avoir pensé à régler dès la commande arrivée pour pouvoir partir souplement. Le départ est provoqué juste par un regard glissant avec une pointe d’arrêt sur ma modeste personne. Évidemment je sais sans en avoir l’air, sans avoir l’air de regarder, à qui je peux avoir affaire. Je me lève si cela me plaît. Quoique, maintenir l’entraînement suppose parfois de ne pas choisir.

Ce qui compte vraiment, le fort du fort, ce que j’aime et qui me fait vibrer, c’est dépasser d’un pas léger, ferme, sans être rapide, ne pas ralentir, tout en restant juste devant, savoir que je ne suis pas reconnu (en général toute personne normalement constituée est déjà passée à une autre pensée, je l’ai lu dans des livres de psychologie), puis, par coups d’œil ajustés, lancer des regards dans la vitrine. Souvent, fréquemment, les femmes regardent, se regardent dans les vitrines, il leur arrive même de se réajuster ce qui est parfaitement désagréable à voir et coupe tout désir. Croiser leur regard à ce moment précis les met dans un embarras très joli à voir, l’air de rien, bien sûr. Glisser, toujours laisser glisser.

Mais là n’est pas le but ultime du jeu, le mieux, ce pourquoi je mets autant d’efforts, cette expérience que j’ai acquise par volonté pure, c’est croiser le regard de la dame, au moment précis où elle-même regarde mon visage dans la vitrine.

Le plus souvent elle baisse les yeux, puis les relève, pour me revoir, parce que bien sûr, j’attends. Comme vous le voyez cela se compte en fractions de seconde. Un ajustement je vous dis, un bel ajustement.

Cet instant est magique, j’en reçois, à chaque fois, un coup au sternum, l’instant précis où peut-être il y aura??????Il y aura quoi ? A voir avecl’auteur…

Je jouais donc l’autre jour à mon jeu favori, fort peu cher bien évidemment, si l’on excepte le prix d’une consommation.

Elle n’avait rien d’extraordinaire, celle qui me regarda ce jour-là. Absolument rien et si je n’avais pas joué, j’aurais été bien incapable de la reconnaître.

Elle n’avait qu’un regard.

Elle m’a regardé, et, sans s’arrêter, sans même ralentir, j’ai cru qu’elle me tirait, m’enlevait à la force de son regard foncé et froncé sur ma personne. Toute sa tête, tournant au rythme d’avancée de son corps pour pouvoir continuer à me voir, était concentrée sur moi.

Je n’ai vu que cela : deux yeux noirs et un regard direct, questionneur.

Alors je suis parti derrière, je connais la longueur des vitrines, je sais exactement où dépasser.

Je m’appelle Éric, plutôt bien fait de ma personne, enfin, j’ai des retours positifs, sur mes yeux surtout, noirs et « doux », m’a-t-on dit.

Son regard m’a plu, je voulais en savoir davantage, et surtout, ce que j’aime dans ma quête amoureuse infinie, c’est ce plaisir de voir le regard du désir. Comment dire, là, je fonds. Je fonds de désir moi-même. Je suis liquéfié au sens figuré du terme. Pour me liquéfier concrètement je préfère attendre d’être à deux ou seul. La situation importe peu, c’est cet avant qui me plaît.

Bref, donc je pars, parce que je voulais ressentir cet instant commun du désir.

Tout se passe parfaitement. Comme je vous l’ai dit, j’ai de l’expérience. Une expérience telle que je pourrais, si j’en avais le goût, ouvrir une école. Mais j’aime à me savoir unique, c’est mon orgueil.

Donc, ce moment du croisement du regard arrive : on se voit réellement. À ce moment précis, on se voit. Une fraction de seconde, vous dis-je, mais un désir qui soulèverait des montagnes.

Mais non seulement ce moment extraordinaire arrive, et notre arrêt, simultané, se prolonge, au-delà de la seconde, le must, dirais-je, mais brutalement, après m’avoir ainsi observé, sourcils froncés, et avoir reconnu l’homme de la terrasse (j’aime ce mot d’homme, j’aime me penser en homme), je n’en doute pas un instant tant son regard était, et est encore concentré, elle me sourit. À cet instant seulement je la regarde. En entier et en nature, je veux dire. Rien d’extraordinaire, non rien, enfin rien d’ordinaire non plus. Je veux dire ce regard est l’existence de cette femme. Elle est un regard, et maigre ou grosse, grande ou petite, jeune ou vieille, tout disparaît derrière.

Donc on se regarde. Je pense « yep ! », ce qui est idiot, je le concède, mais c’est le jeu. Je pense toujours « yep » quand je réussis. Et là, j’ai réussi.

On se rapproche, on se touche, enfin, elle me touche, en général, je laisse faire. Ce qui est fort, c’est la force du désir des femmes. Et là quand elle me touche, je sens ce désir, du bout des doigts, enfin des siens sur ma joue. Elle a un regard curieux, comme si elle voulait me reconnaître. Je me sens reconnu, presque aimé, cela fait un bien fou. J’oserai dire que je ressens le coup de foudre. J’ai peine à comprendre, lorsqu’on me parle de coup de foudre pour l’achat d’une maison, mais là, oui, je comprends. Quoique cette émotion, immense, qui m’envahit me semble totalement inadaptée à une maison.

Je la regarde, et là maintenant, à cet instant seulement, je sais que je la reconnaîtrai. Même dans dix ans. Elle me plaît.

Je m’appelle Éric, et là, je la veux, de toutes mes forces, sans même savoir ce qui va se passer, là je la veux à vie, c’est dire. Une femme ordinaire. Même pas bien habillée, je vois un jean, un jean tout bête, type récup même, un tee-shirt vert sans marque, enfin pas connue en tout cas, des sandales basiques ce que je n’avais pas remarqué par la démarche, pas maquillée, pas genre coiffeur ni bijoux.

Un quart de seconde pour faire le tour, et retour aux yeux, et là : flash.

Voilà, on s’est retrouvé à l’hôtel. Vite. C’était pressé.

Avant même de commencer, je savais que je voudrais recommencer. Heureusement cela ne m’a pas tétanisé. Vous savez, n’est-ce pas, parfois la tension trop forte cela tétanise, entraîne des bégaiements et autres désagréments très très handicapants.

Là, non, pas du tout. J’ai été parfait. Vraiment, j’ai assuré. J’ai attendu, et je peux vous assurer que ce n’est pas si simple, mais vous le savez, tout le monde le sait, la mécanique corporelle est complexe : précoce, tardive, voire inexistante au moment opportun, bien plus complexe que se croiser des regards dans une vitrine.

Mais là, le top, le top, le top. Jamais réalisé.

Et quand alangui, j’ai enfin fini par parler, un peu, puisque comme vous le savez, nous les hommes on parle peu, donc je tiens mon rang, je fais l’homme, comme la femme, je pense, fait la femme, je lui demande de façon anodine, totalement désintéressée : « Et tu, euh, tu habites ici ? »

« Mais, bien sûr, me répond-elle, tu ne te souviens pas ? Il y a trois mois, enfin presque, nous étions déjà là, tu ne m’as pas reconnue ? »

« Tu te souviens, tu m’avais donné rendez-vous aux trois ponts, j’ai attendu. Dis-moi tu as été malade ? »

« Non, n’est-ce pas ? », a-t-elle poursuivi.

« Tu ne te rappelles pas ? Je ne t’ai pas manqué ? Oh, cher », me dit-elle.

Cher, n’est-ce pas, pas chéri, cher !

« Oh, cher, j’ai tellement attendu, je m’étais sentie si unique pour toi, j’avais tant envie de te revoir, et puis rien. Je suis revenue, de loin je t’ai observé, eh bien, tu es un excellent joueur. Je ne t’ai pas dit, mais je classe mes amours plurielles. J’ai des grandes catégories, et des sous, et des sous-sous. Pour bien classer, souvent il faut que je recommence. Donc j’ai tenté après observation, et recommencé. Mon jeu était beau n’est-ce pas ? »

« Bon pour le reste, je suis désolée, mais je te classe en ratées, sans sous-catégories, c’est une corbeille. Amours ratées, je veux dire, pas toi, bien sûr. Et quant à amours ratées, c’est histoires physiques qu’il faut entendre bien sûr. L’amour est au-delà du désir, n’est-ce pas, tu le sais. »

Et sur ces mots, dits en se rhabillant, elle est partie en fermant doucement la porte.

Je m’appelle Éric, je n’ai rien compris ou trop, mais je ne veux plus jouer, je crois que j’aimerais juste aimer.

Marie-Laure Petit

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