
Des heures durant – suite aux pluies abondantes de l’automne – les odeurs de pourrissement emplissent les rues pavées de la ville, soulevant le cœur des quelques irréductibles bravant les nuages bas et l’air dioxydé par les volutes carboniques ; il reste encore – les jours suivants – des strates nauséabondes, incrustées dans l’eau fangeuse des bordures de trottoirs. Des flaques huileuses et spongieuses – mélasses grisées reflétant les arcs-en-ciel pétrolifères.
Zolde marche à une allure soutenue, les pieds chaussés de bottes en caoutchouc bon marché, fracassant de son pas lourd les molécules d’eau insalubres qui finissent projetés sur les murs blancs des maisons bourgeoises qui s’égrènent le long de la route. Il rentre chez lui, dans l’appartement que le nouveau Ministère Nationaliste des Populations à Risque Politique lui a fournit. Le quartier qu’il traverse à l’instant est semblable à celui qu’il connaissait à Nevers ; dont il se souvient vaguement les propriétaires : notaires, médecins et autres architectes, à qui il distribuait le courrier lors de ses petits boulots de facteurs. Courrier souvent dense, en inadéquation avec la taille ridicule des boites aux lettres. Plus ils étaient riches plus elles étaient petites…
Nevers… Facteur, puis livreur ; livreur puis chômeur en Travail d’Intérêt Supérieur… Seul au sein d’une petite ville oubliée ; condensé de cul-bénis, de bon bourgeois à l’ancienne et de l’élite des premiers identitaires maintenant à la retraite. La nouvelle garde du « centre fasciste » a depuis, prit le pouvoir.
Il se souvenait le ventre gonflé de cet homme, attendant devant sa porte ; la posture menaçante et l’air condescendant ; arborant fièrement une montre de luxe pour lui signifier son retard avant de lui adresser sa litanie réactionnaire sur la lenteur de la poste et la déliquescence de ses services… « connard » pensa Zolde. Mais il avait baissé la tête et avait poursuivit sa route.
Ce travail lui avait bien plu finalement. C’était en janvier ou février, il ne se souvient plus très bien ni du mois ni de l’année ; mais c’était pour deux semaines. Il se rappelle par contre le froid qui lui torturait les mains lors de cette matinée de distribution. Le vélo d’un jaune passé – trop petit pour lui – et une énorme sacoche remplie de lettres, de courriers recommandés ou même de cette enveloppe sur-gonflée par l’argent liquide – mandat cash – destinée à cette vieille dame bien trop confiante. Dans les petites rues du quartier de la cathédrale de Nevers ; dédales de pavés et d’anciennes demeures de notables, dont les cours intérieures étaient envahies par les BMW et autres Mercedes…
Il se souvient très bien de ce jour là et de cette femme : Dans un petit appartement sous les combles d’un immeuble de trois étages ; habité en dessous par un notaire et sa famille. Zolde traversa le porche et posa son vélo jaune en équilibre, le guidon sur le flanc du quatre-quatre BMW garé là. Il prit l’enveloppe contenant l’argent (il y avait combien ? quatre milles ou cinq milles Euro-francs ?) et la glissa dans la poche intérieure de son blouson (non sans avoir d’abord retirés les mégots de Lucky Strike qui s’y trouvaient). Avant de grimper l’escalier en colimaçon qui menait dans les combles, il passa devant la porte donnant sur l’appartement du notaire – deux niveaux d’environ cent-cinquante mètres carré chacun. Même immeuble, conditions différentes…
La femme qui lui ouvrit pouvait avoir entre soixante-dix et… cent-dix ans ; d’une taille incroyable ; bien plus grande que Zolde. Elle avait le haut du dos voûté, mais il lui semblait impossible de déterminer si c’était à cause de son âge ou tout simplement pour éviter de se fracasser la tête sur les poutres de la sous-pente de toit. Elle fumait une cigarette menthol en scrutant le postier à travers une grosse paire de lunettes vermillons et pailletées. Vêtue d’une robe à manche courte, Zolde aperçut un tatouage sur l’avant bras de la vieille femme : un sexe ! Un sexe masculin en érection dont le gland était glissé dans la lunette d’une guillotine ! Une putain de verge turgescente prète à être découpée sur l’avant bras de la grand-mère !
Elle le fit entrer. Le chaos de l’appartement rappelait à Zolde son propre taudis. Des sacs en papier, jaunis par la sauce mayonnaise des kebabs suintant qui devaient s’y trouver, posés en vrac sur une sorte de plan de travail en teck dans ce qui devait servir de cuisine ; un cendrier plein traînant sur un ancien touret de câble qui faisait office de table basse ; des restes de soupe collés à une assiette creuse sur cette même table… Et de la poussière, partout, qui semblait émaner de la vieille elle-même !
Cette femme ! Cette femme et son improbable tatouage ! Le visage marqué, tel la reproduction exact d’une peinture au couteau, ridée à la lame de rasoir ; tout était chez elle à la fois force et souffrance. Des yeux gris comme la poussière qu’elle semblait vouloir évacuer de son corps. Des cheveux blancs, hirsutes, encore longs et secs comme la terre du Lot un weekend de juillet 2003.
Quand Zolde tira l’enveloppe pleine d’argent de sa poche et qu’elle tendit les bras pour la récupérer, il crut d’abord qu’elle voulait l’engloutir lui aussi. Ses longs bras dont la peau pendait comme du linge en plein vent, lui firent l’effet de tentacules gluantes appartenant à quelques monstres mythiques, ou à des pinces de crabes géants. Il recula le plus qu’il le pu et tendit l’argent. La vieille femme observa longuement l’enveloppe et sembla un temps suspendue au delà de toute chose visible, comme tentant de se rapprocher d’un souvenir, d’une pensée essentielle qui venait de s’évanouir… « elle se rappelle qu’elle n’est pas un poulpe géant et ça la surprend. » pensa Zolde.
Elle retira ses lunettes. Une ombre passa sur ses pupilles ; qui fixèrent instantanément quelques congères glacées sur le cœur et le cerveau de Zolde. Puis ses lèvres semblèrent vouloir se décoller mais il n’en fut rien. Le regard de la femme se fit plus doux, elle inspira lentement et finit par prendre l’enveloppe qu’il continuait de tendre à bout de bras.
« Il faut que je recompte ?
– Faites-le madame, s’il vous plaît. »
Il y avait 5 870 Euros-francs dans le papier kraft. Des grosses coupures. Zolde n’avait jamais été très courageux et d’imaginer que n’importe lequel des enfoirés qui traînait avec lui le samedi soir du côté du Donald’s pub aurait pu apprendre ce qu’il transportait, le rendait malade. Cette vieille était folle ! Ou alors… Parce que, d’un autre côté… Il pensait qu’il fallait être sacrément atteint pour oser s’attaquer à cette créature sans âge !
Après être redescendu jusqu’à la cour où il avait laissé son vélo, il s’alluma une cigarette et attendit que les battements de son cœur retrouve une cadence normale. Il se rappellerait longtemps cette rencontre. Et il mettrait du temps avant de tomber sur le minuscule rouleau, composé de quelques feuillets manuscrits, qu’elle glissa dans la poche de son blouson de cuir au moment de partir… Blouson qu’il rangea le soir même au fond d’une vieille malle qu’il ne rouvrira que quelques années plus tard…
2
La tour de vingt-deux étages lui fait face. Recouverte d’une peinture jaune, écaillée et grumeleuse, elle semble étêtée par la masse noir de particules grasses qui la chapeaute. Ancienne tour administrative avant la révolution nationaliste, elle loge maintenant les déchus du peuple ; ceux qui présentent un risque politique, dit-on.
Zolde ne se sent pas dangereux, mais son incapacité à garder un travail le rend suspect aux yeux du monde. Il se contente de cet état de fait. Zolde s’ennuie en général – le monde l’ennuie !
Mais ce jour là, en ouvrant la porte en métal de son deux pièces, il sait que les choses vont changer pour lui. Il sait qu’il va quitter ce lieu qui lui parait sordide ; qu’il va changer de cap.
Il se vautre dans son canapé bleu sans ce déchausser, il s’allume une cigarette et ouvre le petit carnet qu’il vient de sortir de son sac en toile. Les feuilles, inégales en taille, sont reliées grossièrement par deux agrafes et sont tachées de noir ; souvenir des doigts tordus et sales de la vielle femme qui lui avait refilé discrètement.
« Il y a toujours ce besoin des prisons construites par nous, autour de nous, autour des corps que nous ne percevons plus comme nôtres ; Il y a aussi ce besoin des abrutissements libérateurs ; ce besoin d’enterrement ; de terrement ; d’errements ; d’éradication de la légèreté des formes. Il y a toujours ce besoin de bruissement sale !
Les voleurs enferment leurs petits pour mieux manger ceux des autres ; ils libèrent leurs paroles pour mieux enfermer celles des autres ; les voleurs volent… les pieds vissés dans la croûte environnante !
Sur les trottoirs étranges des villes de demain serpenteront les couleuvres que nous n’aurons pu avaler. Les trottoirs ne seront plus vierges : les traces se reformeront pour créer l’espace souillé par nos peurs. Nous n’y feront plus nos besoins – ni même ceux des autres – ; nous n’y verront que la valse sombre des figures reptiliennes. La petite mort fossilisée par nos vicissitudes, l’ambre nous maintiendra dans la position foetale et personne ne désirera bouger, de peur de rameuter les hydres qui veillent sur nos vies… »
Odyseus Katsanvintset




