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La Trousse Corrézienne

LTC 18 · 4 mai 2018

Tant que l’on crèvera d’ennui… partie III

« Tant que l’on crèvera d’ennui… » partie III

… La tasse avait drôlement tisé sur Le mazout. Il pionçait comme un bienheureux, bouche ouverte et râle aussi guttural que vaporeux. C’est que, Le mazout, ce n’était pas de la tisane et lui avait un peu molli du côté capacité à absorber des liquides « pouvant provoquer momentanément un état d’ébriété ». C’est comme cela que le ministère public nommait depuis « le grenelle de la bonne santé pour tous » toute boisson un peu fermentée. Le mazout, boisson interdite d’une vieille recette de distillation héritée de temps immémoriaux. Un alambic de contrebande avait été retrouvé dans une cave de la rue des Charmes, dans la zone blanche, par hasard, sous une tonne de poussière. Évacué vers la zone noire, nettoyé, rafistolé et confié à des mains expertes, il avait repris vie. Et le bougre donnait de bons résultats. Le savoir-faire ne s’était pas perdu. Les chamboulements politiques de ces dernières années n’avaient pas ébranlés les bonnes mœurs de la convivialité des plus anarcho-conservateurs. Quelques vieux paysans-lascars avaient sauvé la science du breuvage. Le plus compliqué finalement était de mettre quelque chose dans le gosier du distillateur. Il fallait se lever de bonne heure pour trouver trace de production fruitière à des kilomètres à la ronde. C’est ainsi que quelques aventuriers avaient trouvé que finalement toute matière organique ou presque produisait du moût et, par voie de tubulures serpentines, un distillat, plus ou moins digeste mais toujours enivrant. L’essence de l’art avait été ainsi sauve et accessible aux plus prolétaires. La faute finalement à la nouvelle prohibition, dite « bienveillante », s’il y avait tant de saloperies dans la composition du breuvage des pauvres gens.

Zolde avait identifié depuis longtemps la limite. La fameuse. Celle au-delà de laquelle tout bascule. Le moment où il faut boire de l’eau, tout simplement. Là, il était bien, juste bien… Dans une atmosphère douce, étrangement douce pour la saison. Même si depuis bien longtemps tout le monde s’accordait à dire qu’il n’y avait plus de saisons. Une allégresse divine emplissait l’espace-temps, lente et délicatement moite, odeur de menthe aquatique, colchiques fleuris aux herbes folles et parfum d’un vent léger, très léger, souple, langoureux, caressant, pénétrant… Certes il y avait les effets du Mazout, de la course débridée dans la plaine, des cris exubérants, de l’effervescence animale des retrouvailles, mais c’était encore autre chose. Un truc impalpable. Un truc peut-être qui rayonnait de ce vieux chêne aux contours perdus dans l’immensité de sa circonférence rugueuse. Zolde s’y était affalé comme un sac. Détendu. Apaisé. Presque rêveur. Il contemplait le temps. Celui qui passe. Suspendu… Il avait souvent rêvé d’un soir d’automne, d’un croissant de lune flamboyant, de mille étoiles au noir absolu, d’un univers sans fin, un moment finalement comme celui-là, loin du tumulte de l’agitation inhumaine et technico-bestiale de ses congénères assoiffés à richement vivre. Et puis surtout… Seul… seul avec La Pouet. C’était surtout cela… Seul avec La Pouet… Ah La Pouet ! Dès les premiers instants de leur rencontre, dix années auparavant, il avait senti pour elle une attirance folle, viscérale, incontrôlable. Sa façon de se mouvoir, sa voix, son sourire, sa manière bien à elle de l’appeler « mon limaçon », sa démarche, ses jolis pieds nus dans la boue immonde des caniveaux irisés, sa chevelure fauve, débridée, hirsute, sa boucle d’oreille orpheline balançant à son oreille ciselée, ses mains longues et fines souvent enduites d’une crasse divine logée subtilement sous des ongles mi-longs, sa poitrine suggérée aux travers de haillons des plus in-saillants, et puis ses yeux trop bleus qui le plongeait dans des abysses d’océans inconnus… « Eh mon limaçon ! T’es avec nous ! » Plus d’une fois il s’était perdu hagard dans la profondeur de son regard. Là, ce soir elle s’était assise à côté de lui, adossée négligemment au vieux chêne, le souffle un peu court d’une course un peu folle, rire aux lèvres, jambes écartées. Sa peau dégageait une tiédeur irradiante. Zolde était pétrifié.

T’aurais pas un peu de tabac de l’ancien temps, mon limaçon ? J’suis trop bien là. T’as vu ce ciel. Magique non ? Ça fait combien de temps qu’on n’a pas vu un ciel aussi lumineusement sombre ? Incroyable ! T’as vu ?

Zolde, quand elle se mettait à faire dans l’oxymore poétique, il sombrait corps et âme comme lorsqu’il se perdait dans l’océan de son regard. Du phytoplancton, il devenait du phytoplancton pour baleine à fanons… Tout simplement.

– Oui, bien sûr je dois en avoir quelques brins encore dans la poche de mon veston… Voilà, enfin ce sont plutôt des miettes mais on va s’en rouler une petite tranquille. T’as raison il fait vraiment belle nuit noire et j’ai jamais vu autant d’étoiles dans un ciel.

Il était fébrile. Ses mains tremblaient. Elles faisaient sautiller les miettes d’un tabac trop sec dans la fine feuille d’un OCB old school comme un trampoline miniature d’instants surannés.

Allez laisse mon limaçon… T’as trop picolé. T’as les doigts gourds. J’vais rouler la tige. J’ai plus de dextérité dans mes pinceaux que dans tes gros bigorneaux. Puis l’alcool ça ne me fait pas avoir la danse moi, ça me donne chaud ! T’as pas chaud toi ?

Non, ça va.

Il l’avait bien sentie, sa chaleur. Il l’avait bien sentie. Elle approcha sa main. Il approcha la clope en élaboration. Elle effleura sa main. Un frisson lui parcouru le corps. Chaud. La fièvre en somme. Zolde vacilla d’un coup… Lente pluie de tabac en paillettes… Vole et virevolte une petite feuille fine, blanche évanescence aérienne dans l’obscure… Les mains s’agitent, elles tentent de retenir le chaos. Elles l’accentuent. Et s’effleurant, se touchent, s’agrippent l’une à l’autre, se meuvent désordonnées et d’un mouvement paradoxalement romanesque se muent lascivement en caresses. Zolde se laisse aller à l’inclinaison de son inclination. Il bascule onctueusement sur elle. Elle, elle ne le retient pas. Elle l’accueille même dans cet abandon. Un corps à corps. Le peu de tissu qui séparait les chairs s’évapore comme d’une magie dans l’atmosphère. Dialogue de peaux. Pas en reste, les lèvres s’accrochent dans des jeux de langues serpentines. Zolde maintenant remonte lentement une longue série de côtes charnelles jusqu’à la naissance d’un rebond gracieux et doux qu’il enveloppe fébrilement, touchant furtivement la pointe d’un téton érectile… D’autres mains hardies, dans un désordre insensé, courent avides aux quatre continents de la chair, grimpant des abruptes dantesques de corps caverneux, descendant dans des replats boisés jusqu’à de sombres et chaleureux valons, s’égarant dans des replis suaves et sauvages, se prélassant parfois dans des creux moites et alléchants et s’attardant longuement à des rotondités girondes et gourmandes. Un monde s’ouvre. Un continent entier est à la dérive. Une étrange subduction éveille un volcan qui, depuis si longtemps éteint, s’étreindrait bien présentement d’un sanguin désir sous les déhanchements croisés de peaux moites dans la lumière excitante d’une lune gourgandine. Un rossignol s’égosille à quelques harmonies. Le monde est tout petit, tout petit, tout petit, une bulle… Et des images défilent dans la tête de Zolde… Putain de vieille !.. Mais putain de vieille ! Il n’arrive pas à la zapper. Merde ! Bras de poulpe aux draps de peau battant aux quatre vents et bite turgescente dans la lumière d’une guillotine sur un avant-bras gras, poussiéreux et poilu… Merde ! Putain de vielle ! Voilà le braquemart comme peau de chagrin après trente mille désirs…

Bah alors mon limaçon, je ne te fais pas bander ? Toute façon j’avais pas vraiment envie moi non plus. Je ne sais pas ce qu’ils foutent dans Le mazout nouveau, mais ça fait perdre la tête. On a failli faire une belle connerie ! Heureusement que t’as la mécanique subtile toi ! Allez, viens, rhabillons-nous et rentrons…

Odyseus Katsanvintneuf

Du papier, des crayons, pas de pubards.

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