
Nous avions laissé cet hiver les Tellis réclamant une prime Macron et un peu plus d’égards de la part de leur direction (voir « la Trousse » N° 23). Alors un mardi midi de fin mai de printemps frémissant, je suis retournée près du village de Favars rencontrer quelques salariés pour prendre des nouvelles… « Est-ce que tout va si mal ? Est-ce que rien ne va bien ? »2… Eh bien, à Tellis, depuis le 19 avril, c’est grève illimitée ! Suivie – ponctuellement – par un grand nombre de salariés mais appelée, en revanche, par un seul syndicat : SUD-Tellis. Le mouvement s’est bien étoffé depuis la dernière fois (la direction parlerait de soixante-dix salariés grévistes mais eux-mêmes se comptent plus nombreux), surtout en fin de semaine… C’est ainsi que la boîte a fermé à 18 heures au lieu de 19 deux samedis de suite, par faute de salariés à leur poste.
Les revendications ont changé depuis notre dernière entrevue car « depuis un an tout n’est que belles paroles, mais rien n’aboutit ! » ; en un mot comme en cent, pour les cinq salariés avec lesquels j’ai discuté : « L’entreprise ne tient pas ses promesses ! » Les demandes autour de la prime Macron, qui avaient provoqué la dernière mobilisation, n’ont rien donné, il fallait s’y attendre… mais la NAO (voir l’encadré), qui avait été négociée par les salariés avec la direction en novembre (alors que cette dernière qualifiait 2018 « d’année record ») et qui promettait une prime de plus de 800 € aux salariés qui n’auraient pas eu d’absence, a été divisée par deux ! Les raisons de cette baisse conséquente – que les salariés ont découverte courant avril en pressant la direction de leur donner des nouvelles de leur chèque – sont que le comptable n’avait pas pris en compte un certain nombre de frais… Une panne de deux jours de la fibre autour de la période de Noël par-ci (imprévisible, certes, mais pour autant les salariés doivent-ils en partager la responsabilité ?), l’augmentation du prix du gaz par-là, le coût des formations, le paiement de l’architecte, des ateliers CHSCT (le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), et j’en passe ! Débordé, le comptable n’avait pas tout comptabilisé, et l’entreprise a dû revenir sur ses engagements…
Si l’ambiance au travail reste inchangée, la direction semble cependant avoir cessé de mettre une pression supplémentaire sur les grévistes syndiqués. Pour certains, très (trop ?) sûre d’elle, elle attend tout simplement que le mouvement s’essouffle… Mes interlocuteurs semblaient en effet l’être, essoufflés, et leur parole moins libre. Ils ont en tout cas tenu à mettre en avant des points positifs, car les autres acquis négociés cette année lors des NAO ont été maintenus : des jours supplémentaires payés en cas d’enfant malade, un jour d’absence payé en cas de décès dans la famille, par exemple.
L’entreprise semble en effet attentive en cas d’événements personnels et c’est tant mieux, mais tout de même je vois que « le ciel [de Favars] ce matin n’est ni rose, ni honnête, pour la peine »3 et dans les rangs des opérateurs, le désabusement succède aux mécontentements…
Les notes 1, 2 et 3 sont des paroles issues de la chanson « Déjeuner en paix », écrite par Philippe Djian, composée et interprétée par Stephan Eicher et sortie en 1991 sur l’album « Engelberg ».
Encadré
Qu’est-ce que la NAO ? La négociation annuelle obligatoire est imposée par le Code du travail pour les entreprises de plus de cinquante salariés et elle aborde obligatoirement les thèmes du salaire, de la durée du travail et de l’égalité hommes-femmes, et elle permet également de mettre en avant des revendications collectives comme la formation professionnelle ou l’organisation des congés payés.
Bel Ami



