
« Une commune au-dessus de laquelle ondoie une forêt primitive, tandis qu’une autre forêt primitive se décompose en dessous, une telle ville est à même de donner non seulement du maïs et des pommes de terre mais aussi des poètes et des philosophes pour les générations futures. » – Henry David Thoreau
Que ce soit pour aller aux champignons, aux châtaignes, à la chasse ou pour entendre le brame du cerf, c’est le plus souvent en automne que l’on prend le chemin des bois. Peut-être parce que la sylve est moins angoissante, une fois que ses apparats tombent et qu’elle se met à nue.
Une culture de la forêt contre des forêts cultivées
Je me souviens d’un pays où l’on protège les forêts comme pour les remercier des femmes et des hommes qu’elles ont accueillis en temps de guerre, soit que le peuple cherchait à fuir la barbarie, soit qu’il voulait résister au totalitarisme. Alors que chez nous il n’a jamais été question de protéger les espaces de maquis et les forêts en vertus de leur rôle historique ou même en prévision de nouvelles périodes troubles. Dans ce même pays, je me souviens aussi que l’on se passe volontiers de promotion touristique pour protéger des espaces sauvages ; les réserves de nature y sont discrètes, humbles, mystérieuses, rendues à leur spontanéité et libre expression. En ces lieux on ne trouve ni panneau, ni poubelle, ni parking1. Ce pays c’est l’Estonie. À l’opposé, je me souviens d’un autre pays qui a tellement abusé de ses forêts que les blaireaux, petits ours de nos petits bois, meurent par centaines sur les routes et sont obligés de creuser leurs terriers au milieu des champs. Ce pays c’est celui, jadis, de Robin des bois. En Angleterre, les boisements sont maintenant tellement pauvres que la situation a inspiré une toute nouvelle conception du monde à un universitaire de cette nation2 : au fond, en réfléchissant bien, nous vivons comme au premiers temps de l’humanité toujours au beau milieu de la forêt. Simplement, notre civilisation est contenue toute entière dans une clairière tellement immense que nous peinons à en voir désormais les contours. Suivant cette idée ce n’est pas la forêt qui a reculé mais la clairière de départ qui s’est agrandie. Alors franchir la lisière des bois, c’est aller à la rencontre des frontières de notre culture, de notre être, pour mieux cerner qui nous sommes. Parce que l’Homme est porteur, dans les structures fondamentales de son cerveau, d’un imaginaire qui a besoin de nourritures symboliques qui transcendent son désir d’ordre et de faire société. Chacun de nous, périodiquement nous avons besoin d’approcher des formes de chaos pour donner une nouvelle jeunesse à notre psyché.3
Prêter nos yeux et notre esprit au sauvage, c’est cheminer vers plus d’altruisme, s’ouvrir à la différence. Ainsi le philosophe naturaliste Robert Hainard au siècle dernier présageait qu’ « Un jour viendra, et plus tôt qu’on ne pense, où le degré de civilisation se mesurera non à l’emprise sur la nature, mais à la quantité et à la qualité, à l’étendue et à la sauvagerie de nature qu’elle laissera subsister. »
Milieux fermés, esprits ouverts
Mais pour ça, on ne peut se contenter de n’importe quelle forêt. Il faut laisser croître des forêts libres de toute gestion. Ou ne serait-ce que des îlots de vieillissement de plus de 3 ha au sein de forêts gérées durablement. Une forêt naturelle se reconnaît en premier lieu aux nombreux troncs morts jonchant le sol qui sont sources de vie 4. Le boisement naturel c’est ce que l’on appelle notre climax, c’est-à-dire ce vers quoi la nature tend sous nos latitudes si on la laisse faire tout seul son chemin. Et ce climax, c’est donc l’écosystème le plus complexe et le plus stable qui soit par chez nous : il empêche l’érosion des terres, épure les eaux, régule le climat et nous protège des tempêtes. C’est aussi le meilleur rempart contre les plantes dites « invasives », qui poussent normalement sous d’autres climats que le nôtre. La plupart de ces végétaux aiment la lumière et profitent de la fragilité écologique des milieux ouverts. On ne peut que confirmer ce qu’a écrit Dersou Ouzala dans la précédente Trousse Corrézienne (de septembre 2016) par son article Les Hommes et les derniers espaces sauvages : il y a en effet aujourd’hui « un dictat des milieux ouverts ». Il est bien malheureux de voir que dans les milieux dits de la protection de la nature on débroussaille les écosystèmes à tours de bras, de peur qu’ils se ré-ensauvagent. Pour se justifier on parle alors de biodiversité comme on parlerait de rentabilité dans les entreprises et les usines. Toute action en faveur de l’ouverture des milieux, en vérité est le témoignage de la peur de l’indomestiqué propre à toute Homme. C’est aussi la volonté de personnes qui se plaisent à jardiner la nature comme pour recréer des milieux de types arides, histoire de faire dans l’« exotique » et cultiver des espèces rares5. Il faut dire qu’il y a des espèces animales et végétales qui rapportent plus que d’autres par le jeu des subventions. Les instances nationales et européennes qui octroient les subventions ont besoin de résultats rapides pour justifier leurs financements. Hors la forêt naturelle avec tout son cortège d’espèces emblématiques est longue à se mettre en place, plus d’une vie et il faudra plusieurs générations pour voir des forêts primaires se reformer sur le sol européen.
NBP1 : C’est Jean Claude Génot, dans son ouvrage La Nature, malade de la gestion ; éd. Sang de la Terre ; 2008 qui parle de cette règle des 3 « P » qui défigure tous nos espaces de nature.
NBP2 : Robert Harrison, Forêts, Essai sur l’imaginaire occidental ; éd. Flammarion ; 1992
NBP3 : Trois livres à lire à ce sujet : Nature primordiale de Bernard Boisson ; Besoin de Nature de Louis Espinassous et La peur de la Nature de François Terrasson.
NBP4 : Dans une forêt naturelle on trouve au sol entre 40 et 150 arbres morts par hectare (D’après Daniel Vallauri, Jean André et Jacques Blondel, Le bois mort : un compartiment vital de la forêt naturelle in Livre Blanc sur la protection des forêts naturelles en France ; édTec et Doc ; 2007.)
NBP5 : Il est alors paradoxal de voir des associations de protection de la nature faire tout pour maintenir les écosystèmes ouverts et dans le même temps s’offusquer du réchauffement climatique. Le réchauffement climatique devrait pourtant avoir pour conséquence de limiter la couverture forestière et d’engendrer des espaces naturels plus ouverts, de type savane, à leur plein développement.
Encadré : En Corrèze, du pire au meilleur de la forêt
Le pire, c’est le plateau de Millevaches où les bois deviennent des cultures intensives d’arbres ravageant les paysages et les sols. En 2013, un collectif d’habitants du plateau baptisé « Auprès de mon arbre » a édité un ouvrage pour alerter de la dépression des sylves de la montagne limousine (disponible en téléchargement gratuit sur le site SOS Forêt : http://www.sosforet.org/plateau-de-millevaches/).
Le meilleur, c’est l’exemple donné par les Conservatoires des Espaces Naturels. Le CEN Limousin a mis en réserve 373 ha de forêts naturelles réparties sur une dizaine de sites, dans les gorges de la Dordogne, ses affluents et les gorges de la Vézère 6. Le CEN Auvergne quant à lui protège 18 ha de forêt dans les gorges du Chavanon limitrophes à notre département. Cette protection permettra en partie d’endiguer les dommages causés à la nature par le projet de microcentrale électrique. Sur ces zones, point de gestion mais des inventaires naturalistes qui aujourd’hui étayent l’idée que les forêts spontanées et anciennes sont à l’origine d’une vie sauvage luxuriante.
NBP 6 : d’après entretien avec Mathieu Bonhomme, chargé de projet au CEN Limousin
Florian Rochet



