Pôle m’a largué ! J’ai reçu sa lettre, l’autre jour, et j’en ai été très ému. Alors que c’était moi qui l’avais quitté, comme un mufle sans prévenir, il y a sept ans déjà. Lorsque la Faculté m’avait déclaré inapte à accomplir mon devoir, j’avais rompu, sans explications, du jour au lendemain. Et Pôle ne s’était plus manifesté en essayant de me relancer. Et là, au bout de sept ans, il se résout, enfin, le pauvre, à entériner notre rupture. Je ne savais pas, mon Pôle, que tu m’aimais autant et que tu avais gardé mon adresse dans ton ordinateur. Et pourtant, on te dit plus prompt à la brutale rupture qu’au pardon des offenses. On sait que tu renvoies à leur triste sort, tous les jours, des centaines de prétendantes et de prétendants qui viennent implorer que tu leur accordes tes si affriolantes faveurs.
Je me rappelle la dernière fois où nous nous étions vus, il y a, pour le moins, une dizaine d’années. Là, tu m’avais proposé un entretien particulier et je l’avais rêvé comme un délicieux rendez-vous en tête-à-tête. Mais toi, gourmand, tu avais organisé un gang bang – trente prétendants et prétendantes se tenaient là, tous plus ahuris les uns que les autres. Bonne âme, pour te faire pardonner ta désinvolture, tu nous avais gratifiés de la présence d’une grande maîtresse, prêtresse en bourrage de crâne. Hélas, son fouet n’était que verbal ! Du haut de ses quinze centimètres de talon, elle nous exhorta à ne pas tomber dans les rets du lâche désespoir, parce que notre belle région était un bassin d’emploi dynamique. Certains sournois dans l’assistance avaient plutôt l’air d’avoir envie d’employer son bassin, alors qu’elle s’employait à nous bassiner. Malheureusement, notre petite partouze tourna court, et je dois avouer que ce fut, peut-être, de ma faute. Je me souviens d’avoir coupé, dans son élan oral, ce bel objet, et pris la parole avec ma retenue habituelle. Mon intervention commença par : « Vous nous prenez vraiment pour des débiles parce que vous croyez que nous vous ressemblons ». La réaction de la belle intervenante m’étonna : alors que les participants semblaient approuver mes propos, elle mit fin à notre petite sauterie en sortant furieuse de la salle. NA !
Cela fait donc dix ans, comme je l’ai dit, que je n’ai plus eu, Ô Pôle, mon aimé, de tes nouvelles, et puis là, d’un seul coup d’un seul, conformément à je ne sais quelles dispositions d’un quelconque code du travail, s’il existe réellement encore, tu m’annonces que notre rupture est devenue définitive. Mais mon pauvre Pôle, ça fait sept ans que je suis à la retraite et tu t’avises, seulement aujourd’hui, de me rayer de ta vie, même s’il n’est jamais trop tard pour me le signifier. Certes, je me réjouis d’avoir eu droit à ta délicate missive ; mais reconnais, qu’après tant d’années, ça la fout mal, au point de confirmer les doutes qui planent sur tes compétences réelles et les services qu’on peut en attendre. Un conseil : embauche, embauche en nombre suffisant pour mettre à jour tes dossiers que tu sembles avoir tant de mal à tenir.
Bien à toi et merci de nous avoir fait tant rire, mes proches et moi.
PS : Si jamais tu te trouves, Ô Pôle, sans emploi, tu pourras toujours te reconvertir en cirque, d’autant qu’aujourd’hui, nous avons un nouveau monsieur Loyal.
Bill




