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La Trousse Corrézienne

LTC 19 · 6 juillet 2018

Pour une sylviculture douce

Pour une sylviculture douce

Qui n’a pas été interloqué par les trous béants de plus en plus nombreux laissés dans nos forêts, après le passage de certains débardeurs. Est-ce là, la seul façon de prélever du bois ? Est-ce que d’autres façons de faire sont possibles ? Ne voit-on pas trop souvent le bénéfice immédiat, alors que nos aînés nous ont laissés un trésor inestimable, que nous nous devons de faire durer pour nos générations futures. Je suis allé demander à Julien Cassagne, exploitant forestier en sylviculture douce, son point de vue sur ce qui se passe en Corrèze. Sur l’accélération de ces coupes rases et des modes opératoires que pratiquent certains exploitants forestiers peu scrupuleux.

Qu’aurais-tu à dire sur ce qui se passe en ce moment en Corrèze concernant les travaux en forêt (coupes drastiques) ?

Il n’ y pas qu’en Corrèze que ça coupe […], Il est dit, par certains professionnels du bois, que nos forêts arrivent à un âge et une taille parfaits pour être sciées. Comme il n’y a pas de véritable sylviculture appliquée […], cela se conclut le plus souvent par des coupes rases. Il nous arrive aussi d’en faire, car parfois, si les peuplements d’arbres n’ont plus aucune valeur économique, environnementale à cause de champignons, de parasites et autres, on n’a pas le choix. Après, ce qui accélère ce phénomène, ce sont toutes les aides diverses (carbone, environnement ou autres) perçues pour réaliser des actions en forêt, axées sur du « curatif »1. Pour les propriétaires qui ne s’occupent pas beaucoup de leurs terres et les laissent gérées par des gros industriels, cela semble plus simple d’avoir des sous en réalisant des coupes rases, en réinvestissant et en ayant des aides pour replanter. Ce qu’ils ne voient pas c’est que leurs sols sont abîmés, leurs forêts ne valent plus rien, ils auraient pu capitaliser, mais non. Donc il y a tout ce côté aides et mode de sylviculture qui ne voit pas très loin…

Comment te démarques-tu par rapport aux autres exploitants forestiers et combien êtes-vous en Limousin?

Mon boulot n’est pas d’aller opposer les façons de faire. En Corrèze il y a en grande majorité de la forêt privée, où les gens font ce qu’ils veulent, malgré tout… Ici, il n’y a pas de vision de la sylviculture douce, mais dans beaucoup d’autres régions et même en Europe c’est quelque chose de commun et les différentes méthodes cohabitent. Nous sommes six à être regroupés et à promouvoir la sylviculture douce en montrant autant que l’on peut des exemples qui marchent. Du point de vue environnemental et économique. On peut « faire de la forêt » d’une autre manière. Nous nous imposons un code de déontologie et nous nous obligeons à être « clean ». Après, il y a quelques indépendants qui font des choses très chouettes et même de gros industriels qui font attention « un peu », parce que le client l’a demandé. Ils s’en servent de vitrine en disant : « Regardez aussi ce que l’on fait ». En sachant que les industriels, même s’ils sont assez critiquables, ne sont pas mauvais dans toutes leurs gestions.

Que dire du fonctionnement des gros industriels du bois ?

Pour nous c’est surtout le côté coopératif dont ils se sont éloignés. À la base c’était une vraie idée de coopératives calquées sur le modèle agricole. Ils sont devenus de grosses industries. Ils gèrent les forêts pour les propriétaires qui ne savent pas ce qui est fait. [Ce n’est] pas dans l’intérêt des propriétaires, mais dans l’intérêt de leurs commerces. Ils se retrouvent avec des pratiques que l’on critique – comme d’acheter le bois. Nous nous l’interdisons ! Ils prennent une forêt en gestion, ils coupent du bois, ils négocient pour leurs propres usines. Ils se retrouvent avec des positions qui ne sont pas défendables pour nous. Moi si je vends du bois, c’est pour l’intérêt du propriétaire.

Peut-on faire du bénéfice avec une gestion douce comme tu la pratiques ?

On peut bien sûr faire du bénéfice, parce que c’est mon boulot. Mais il faut savoir une chose : une forêt peut vivre seule. Certes elle ne donnera pas forcément du bois d’œuvre de qualité, elle ne créera pas forcément de puits carbone2. Une forêt il faut y intervenir et ça coûte. Il y a des travaux et de ce fait il faut qu’elle rapporte. Il faut avoir une vision à l’échelle d’un arbre, c’est-à-dire environ trois générations humaines, donc réfléchir sur du long terme. L’idée de se dire, que suite à un héritage, on rase tout [pour toucher de l’argent]… C’est un principe qui marche [pour] quelqu’un qui a besoin d’argent rapidement. [Avec une gestion douce] il pourrait avoir également de petites rentrées d’argent, environ tous les cinq ans. Si on calcul sur la durée de [vie] de la forêt, cela revient au même. [Par contre] le propriétaire ne laisse pas des terrains complètement abîmés où il faudra réinvestir énormément afin de recréer de la forêt pour les générations futures.

Comment les gens viennent vers toi ?

Ce sont les particuliers qui viennent me voir, moi je ne démarche pas. Souvent ils ont du mal à trouver des intervenants pour pratiquer d’autres modes de sylviculture. De ce fait, ils vont se renseigner auprès de certaines institutions, associations (ONF, etc.) et ces différents acteurs vont les renvoyer vers moi.

Si tu avais un conseil à donner aux propriétaires de forêt?

Occupez vous de votre forêt. Essayez d’en faire quelque chose de bien, en pensant à l’ensemble, à vous-même et à vos enfants. Ne pas forcément se tourner vers des gens qui vont avoir des intérêts sur toutes les étapes de la filière bois, qui vont être conseillers et vont aussi faire tourner des scieries, car ils seront toujours à chercher à faire un maximum de marge pour faire tourner leurs industries.

J’invite toutes les personnes, propriétaires de forêt ou non à se renseigner sur ce qu’est la gestion douce d’un point de vue plus technique. Car il est certain que si l’on ne se pose plus de question, c’est un désert qui arrive en Corrèze.

1 – Incitation au reboisage après avoir fait des coupes rases.

2 – Capacité d’une forêt à capter le carbone dans l’atmosphère.

Bertrand Jackson

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