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La Trousse Corrézienne

La vie insoupçonnée des espaces publics, LTC 22 · 4 janvier 2019

Place aux boules

Place aux boules, place Thiers à Brive

Tailler le bout de gras et viser le cochonnet : les jeux publics de la place Thiers

Tous les jours, sur la place Thiers, la boule est au centre. Ils sont une quarantaine de retraités qui, au cours de l’après-midi, « même en hiver, même quand il fait froid », viennent se mesurer, se défier, et surtout s’amuser autour du cochonnet. De sorte qu’avec le jeu, et au-delà de la chaleureuse convivialité, c’est la richesse de l’espace public qui se révèle.

Place aux boules

Comment rendre compte de la pétanque sur la place Thiers ? Il y aurait deux piliers à mettre en avant pour présenter le terrain. D’abord, « on est entre copains, c’est une bonne ambiance, c’est surtout le côté amical. » Il faut dire que, lorsque se constituent les triplettes – car ici, « c’est la triplette, de préférence » – ils font les boules, c’est-à-dire que, « on jette les boules ; et c’est elles qui choisissent les équipes. » De cette façon, tout le monde s’associe, ou bien se confronte, avec tout le monde. Peu de place aux fractions, puisque le collectif se voit privilégié, même si naturellement il y a des accointances. Cependant et « c’est normal, c’est un jeu », il peut advenir « des coups de gueule, à des moments il y a des conflits. » Mais attention, ce sont moins des tensions interpersonnelles qui se règlent que des interprétations de jeu en désaccord : « La boule est à l’origine du conflit. »

Ensuite, cette pratique ludique de la place ne peut être présentée sans évoquer sa notable densité historique. Ben oui, ça fait du temps, « une centaine d’années, un siècle, et peut-être plus », signale Daniel. En fait, à fouiller dans les origines, celles-ci dépassent régulièrement les mémoires : « J’ai 71 ans, j’ai toujours vu jouer les joueurs de boules », explique Carlos, puis il rajoute, « dans les années 1970, il y avait des vieux avant nous. » Ancienne, ancrée dans le lieu, l’histoire de la pétanque est en fin de compte plutôt simple: « toujours, ça a toujours joué. »

Triplette portugaise

Nous voici donc au sein d’un espace public, partagé de longue date, et en compagnie d’une joueuse camaraderie. « Bon, tu viens jouer là ? » Cela dit, cette partie de la place Thiers, et plus précisément, les abords du terrain de pétanque, accueillent également au quotidien des retraités qui se retrouvent pour bavarder par petits groupes de trois ou quatre. Sur la bordure d’un parking, au coin d’un trottoir, ces autres papis, à savoir, « des Portugais qui ne jouent pas aux boules », se rencontrent selon leurs attentes, ou au gré de leurs promenades : « Moi, tous les jours, je fais mon tour », raconte André, « s’il y a quelqu’un pour discuter, je discute, sinon je continu, je vais voir à la Guierle. » La place Thiers, lieu de concentration de l’émigration portugaise, a commencé dans les années 1960, lorsque tous ces nouveaux arrivants, parfois du même village, prirent l’habitude de se retrouver dans deux des cafés qui bordaient la place et dans lesquels, « le dimanche et le samedi, vous n’entendiez que le Portugais. » Aujourd’hui, si ces cafés n’existent plus, ces jeunes, désormais anciens, continuent de se fréquenter en ce lieu de croisement et se plaisent à se remémorer le passé en usant de leur langue maternelle. La place Thiers, qui a été, et l’est encore de nos jours, même si de façon restreinte, un lieu de retrouvaille pour un réseau de migrants, vient ici nous rappeler une propriété singulière des espaces publics : être des lieux d’accueil fonctionnels pour les étrangers, c’est-à-dire des espaces de ressources qui permettent aux nouveaux habitants de la ville, souvent en situation de précarité, d’échanger des informations concernant le logement, le travail, ou encore le pays.

Que s’est-il donc passé par conséquent ? Et bien, ce n’est pas compliqué, il fallait s’en douter. Au sein des triplettes, au milieu des boules, « il y a quelques Portugais dedans. » En tout, ils représentent un quart des joueurs, « et des fois, ils sont en majorité. » « Bravo José ! t’as bien tiré ! » Ainsi, quand la durée et la coprésence se conjuguent, l’écologie urbaine, contrairement à son habituel discours, nous fait des croisements, des intérêts, des mélanges, et non de l’exclusion.

Pétanque et espace public

Il faut maintenant préciser que parmi nos joueurs de boules, tout le monde n’est pas là en train de jouer aux boules. D’abord, parce que « le terrain ne le permet pas. Il peut y avoir maximum cinq triplettes », c’est-à-dire trente personnes qui jouent. Ainsi, « quand on arrive, les jeux des fois sont pleins ; on attend un trou, qu’une place se libère. Alors ça arrive qu’un collègue te laisse la place, mais tu en as, ils ne lâchent pas les boules. » Aux premiers venus, qui seront joueurs, vont donc s’ajouter ceux qui arrivent par la suite, ceux qui seront spectateurs. Ce sont « les gens qui regardent », mais aussi, qui commentent ! « Elles est trop courte. » D’ailleurs, ils sont quelques-uns, les habitués, qui apprécient autant le bavardage, quelque peu à l’écart, que le lancer de boules. « Je suis là ; je joue aux boules de tant en tant », affirme Jeannot, « aujourd’hui je suis venu voir quelqu’un. » Et puis également, il y a de nombreux joueurs qui après les multiples parties, « allez, la revanche », demeurent sur les lieux pour cultiver en de petits attroupements l’art de la causette et de la discussion : « on parle de choses et d’autres », et c’est vrai, à peu près de tout ce qui vient, « de champignons, de voitures, de politique… » Ainsi, sur la place de la pétanque, le profil des joueurs varie, entre passionnés, acharnés, flâneurs et occasionnels, chacun pratiquant le jeu à sa manière, dans le geste, la parole, ou encore le regard.

Vous l’aurez compris : l’espace des boules sur la place Thiers, c’est aussi et peut-être avant tout, un lieu de rencontres, un lieu de réunion conviviale entre copains, entre connaissances. Alors, oui, ça joue, ça ne fait que ça, semblerait-il. Mais au boulodrome du complexe Léo Lagrange, ça joue aussi là-bas, et pourtant, « ce n’est pas pareil. » En fait, ça n’a rien à voir. D’une part, et, « en règle générale, les joueurs qui sont à la place Thiers jouent pour s’amuser. La plus-part sont non licenciés. Alors que là-bas, ils jouent pour gagner. Ils sont licenciés. » D’autre part, « ici, c’est le côté ouvert, c’est plus aéré, on voit des gens. » Et en effet, sur la place publique, non loin du centre, confrontée aux intempéries, il y a cette différence essentielle : l’ouverture. Ouverture de l’intérieur vers l’extérieur, autrement-dit, de l’entre nous vers la ville, « oh, regardez le lui, il court derrière son enfant ! » Et ouverture, également, vers les rencontres, des rencontres plus prévisibles, avec les habitués qui se promènent, qui viennent saluer, aux plus improbables, celles offertes par le relatif hasard de l’espace urbain.

Jouer aux boules sur la place Thiers, ce n’est pas seulement lancer le cochonnet, c’est aussi un mouvement d’ouverture, une disponibilité au regard de la dimension publique du lieu. C’est pourquoi, alors que tant de pratiques de place ont été se réfugier dans des salles spécialisées (le théâtre, la fête, le commerce, le débat…), la pétanque fait preuve de résistance. Car elle ne se contente pas du jeu. Elle a aussi besoin de regarder hors d’elle, et même, de se faire regarder, et pour cela il lui faut un lieu privilégié de l’échange. Elle a besoin de l’espace public.

Derrière les boules

Le jeu, parce qu’il se déroule sur un terrain public, au croisement des regards, des activités urbaines, des parcours, s’approprie une dimension qui dépasse la simple sphère ludique du jeu en lui-même. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si tant de jeux différents, aux quatre coins du monde, se plaisent à être joué en des endroits extérieurs, généralement au milieu des va-et-vient, toujours à se donner aux vues des autres. Et souvent, ils agrègent les présences, accumulent les spectateurs, à tel point, que ceux qui sont les joueurs deviennent minoritaires, faisant en sorte que derrière le jeu, finalement, c’est autre chose qui se passe.

Autre chose qui pourrait se passer. Le jeu, quel bon paravent, quelle aubaine pour pouvoir tailler le bout de gras sans attirer la suspicion. Le jeu sur l’espace public, et s’il était un art du camouflage ? Quoi qu’il en soit, ici, sur la place Thiers, l’effet est garanti : alors que dans le centre de Brive, tout signe de possible originalité est réprimé sur le champ par une politique de la tolérance zéro, au jeu de la pétanque, absolument aucune remontrance de la part des képis. Vive les boules !

Francis Rigal

Les joueurs de pétanque de la place Thiers
La pétanque, espace public
Place Thiers

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