C’est l’histoire d’un type que je connaissais bien et qui eut la chance de faire des études. Il ne savait pas vraiment à l’époque ce qu’il voulait faire, et les événements le conduisirent à la fac de droit de Brive. Il n’aimait pas beaucoup ses camarades, mais il respectait ses profs et la formation qu’ils lui offraient, c’était entre 2008 et 2011.
Sa licence en poche, il dut partir, direction Lyon, pour entamer les choses sérieuses : la quête du master de droit. À l’aise sans être brillant, la fac de Lyon 3 lui ouvrit ses portes pour un M1 de droit international. Sans l’avouer, il trouvait ça classe. Le hic, c’est qu’il n’avait jamais mis les pieds dans une grande ville, il voulut donc « déconner » un peu. Profitant de son taf de pion pour être dispensé d’assiduité en cours, il poussa le vice et n’y alla qu’une heure cette année là. Il se débrouilla pour récupérer les cours deux semaines avant chaque session d’exam, il en mis un coup et ça passa.
N’y croyant pas trop lui même, il poursuivit son chemin en postulant dans diverses deuxièmes années de master. À ce moment là il n’en menait pas large, car la sélection ne se faisait pas entre la licence et le master, mais entre la première et la deuxième année de master (ce fait illogique était connu de lui, il n’osa donc pas s’en plaindre à retardement). Malgré sa médiocre performance de l’année précédente, plusieurs facs acceptèrent son dossier, il ne lui resta plus qu’à choisir. Préférant la cocasserie au choix, il décida de s’inscrire dans deux facs. Avait-il quelque chose à prouver ou voulait-il faire le mariole, j’ai jamais trop su. Il n’avait jamais réellement appris à bosser, mais il était débrouillard et avait un pressentiment qui se confirma. Voilà donc notre type à l’aise, sans être brillant, inscrit dans un M2 recherche droits de l’homme (Lyon 2), et un M2 professionnel de science politique, relations internationales, développement durable, ESS (Lyon 3, Iframond)… Un intitulé sans fin à peine croyable ! Et toujours pion deux nuits par semaine.
Chaque fac lui avait déconseillé de suivre deux formations simultanément, le risque d’échec étant élevé. Sans vergogne, il appliqua la même technique et se fit dispenser d’assiduité en cours. Cette année là, le plus gros effort qu’il eut à fournir fût de s’organiser et de duper son monde. Son directeur de mémoire (Daniel Dürr, Lyon 2) savait qu’il lui fournirait un travail correct (sans être brillant) et le laissa donc gérer son affaire (ils échangèrent quelques mails mais ne se rencontrèrent jamais physiquement). Le problème était surtout de trouver un stage pour le master pro. Il chercha sans rien trouver, et décida de faire comme la plupart de ses camarades : accepter un piston plus ou moins intéressant. C’est la mère de sa copine de l’époque qui le lui fournit. Il se retrouva chargé du conventionnement d’une entreprise d’insertion dans une filiale de la poste qui s’appelait Nouvelle Attitude : aucun rapport avec la science politique et les relations internationales, un très vague lien avec le développement durable et l’ESS. Son maître de stage (Didier Toqué) ne savait pas trop quoi faire de lui, et après l’avoir envoyé une semaine en observation dans un établissement de banlieue parisienne, il le laissa rentrer à Lyon avec pour seule mission d’organiser la réunion et le dossier de conventionnement. Il n’était pas obligé d’aller au bureau et pouvait faire ça de chez lui, et c’est bien entendu ce qu’il fit. Il pouvait même continuer son taf au bahut, et encore lui restait-il du temps pour son mémoire. En fin de compte il valida tout, et obtint même des notes correctes, on était en juillet 2013.
Ce qu’il avait pressenti était juste, et bien qu’il s’en moquât un peu, l’idée d’une université bradant des diplômes au rabais par condescendance et opportunisme lui déplaisait. Lui n’avait pas de problème d’argent, il bossait et ses parents pouvaient assurer, mais pour certains de ses camarades, une année de fac c’était une année de vache maigre pour la famille, ou beaucoup de soirées et de week-end passés à se faire emmerder chez Mcdo. Des familles qui acceptaient de galérer se disant que l’université allait offrir une formation de qualité à leurs gosses. Il aurait pu comprendre qu’on propose ces sous diplômes en version accélérée : « t’as besoin d’un ou deux masters pour te faire mousser, faire plaisir à ta grand-mère ou passer un concours ? On t’en propose un clé en main, ça te prendra deux mois ». Le résultat aurait été le même, en moins cher.
Quand je pense à ce type qui n’a toujours pas trouvé de vrai boulot, je me dis que les gamins et leurs parents devraient faire gaffe. L’état n’est pas pressé de voir débouler de nouveaux chômeurs, alors il fait traîner, l’université n’y peut pas grand-chose, elle est complice. Mais ne nous y trompons pas en clamant haut et fort dans le café du coin que les études c’est de la merde et les profs des branleurs, car elle détient encore une bonne partie du savoir et certains profs sont réellement excellents (mon pote me parlait d’un certain Jean-Pierre Marguénaud qui le fascinait, un spécialiste et précurseur du droit des animaux entre autres spécialités). Le truc c’est de bien se renseigner pour bien choisir, faire un peu plus attention que ce mec qui préférait filouter et se marrer plutôt que de choisir et travailler.
Noël Tuote




