S’ouvre dans un nouvel onglet
Menu
La Trousse Corrézienne

LTC 50 · 1 avril 2024

On a tous quelque chose de corrézien

On a tous quelque chose de corrézien — La Trousse corrézienne n°50

Des difficultés de s’installer ici bâtis comme une cathédrale, en attestent. Quitte à étouffer les individualités, les Il n’est surprenant pour personne de constater originalités, chacun vivait comme les autres et le dépeuplement de nos villages ; aux yeux du ne cherchait pas à se distinguer. Cela est visiteur ou du touriste, la moitié des maisons encore largement le cas. est inhabitée, à tel point qu’il peut avoir de la peine à croire qu’on puisse vivre dans un tel lieu La vertu des pauvres fait la richesse aux rues vides, silencieuses, sans commerces. des puissants En tendant l’oreille il entendrait cependant Cependant, cette formidable capacité à œuvrer parfois des voix d’enfants : il reste là une petite ensemble ne fut pas ignorée lorsqu’il fallut école où convergent les enfants des villages construire Paris, ou Lyon : la diaspora alentours, dont on espère que le maître ou la maîtresse aime organiser des classes vertes : la région, en matière géologique et en ce qui concerne la faune et la flore, a de quoi offrir ; on peut s’y prendre à rêver y séjourner tranquille et libre : on y achèterait un terrain, pour y poser sa tente et vivre du travail de ses mains, en compagnonnage avec quelques complices. On y serait seul avec la grande nature, à bien respirer, à bien manger, à se tenir enfin à sa juste place d’animal humain ! Mais ces maisons fermées ne sont le plus souvent pas à vendre, ni les terrains pour y accueillir des logements. On se demande alors, avec un étonnement grandissant, par quel drôle de tour ces endroits apparemment abandonnés ont l’air d’être confisqués, et par qui ils le seraient, qu’on ne voit jamais, alors que les derniers habitants prennent de l’âge, disparaissent et ne sont pas remplacés par de jeunes familles. Ils s’en plaignent d’ailleurs eux-mêmes, qui ont vu leur bureau de poste fermer, dont le village a perdu son statut de chef-lieu de canton et qui constatent que leur souveraineté politique est mise à mal par leur absorption dans une intercommunalité où leur maire n’est pas le plus écouté parce qu’il ne représente désormais que trop peu de gens. Ils pensent à leurs enfants partis vivre ailleurs, à qui on avait répété que les fermes étaient trop petites, les emplois trop rares et le pays trop peu prometteur, mais à qui on n’avait pas dit que cet état de fait n’était pas forcément dû à la soi-disant ingratitude granitique de la région et à sa supposée pauvreté. corrézienne fut considérable, la plus forte de Acquérir la terre et la transmettre France, avec la Creuse et le Cantal, favorisée Très longtemps, en Xaintrie notamment, dès paradoxalement par la Révolution 2 puis ses lois qu’on le pouvait, on achetait de la terre : même qui obligèrent bientôt l’héritierou l’héritière, il un lopin minuscule que le petit paysan y avait de nombreuses femmes, désigné(e) par s’échinait à faire fructifier pour son les parents indépendance et qu’il n’aurait jamais cédé. S’il coutumes de vie collective pour désintéresser avait une ferme, il assurait sa pérennité par sa fratrie par voie pécuniaire. Comme, en testament chez le notaire. Puis le paysan général, personne n’en avait les moyens, la envoyait dès que possible ses enfants à l’école : ferme était alors vendue aux enchères, et le le droit étant écrit, il valait mieux savoir bien, dispersé, ou racheté par un cultivateur déchiffrer les actes, en français de surcroît, pour plus aisé qui restait au pays et poursuivait son les opposer à un voisin qui aurait eu tendance à entreprise d’acquisition –toujours aidé des rapprocher un peu trop ses piquets de clôture notaires dont quelques-uns s’employèrent à de son lopin, ou même écrire au préfet pour aggraver les disputes dans les familles pour rappeler son droit face à un notable de village provoquer procès et enchères dont ils qui aurait pris ses aises. Pas de roi, ici, comme récupéraient les fruits à vil prix. On en connaît en pays d’oïl 1 , la société occitane, et corrézienne un qui paya son zèle d’une peine de prison sans en particulier, était structurellement égalitaire : que les terres qu’il avait volées n’aient jamais chaque grange du pays, chaque charpente, été restituées à leurs propriétaires. moulin, four à pain, qui demeurent encore,

10 – LA TROUSSE CORRÉZIENNE N° 50

à abandonner

d’anciennes

La capitale non plus ne dédommagea pas le pays de la force de travail qu’elle lui avait prise, et les émigrés n’y revinrent que pour attester de leur réussite et y construire parfois des maisons en pierre qui signaient leur sacrifice. Le fait est que la région a définitivement manqué d’eux, cruellement grevée de la plupart de ses forces pendant une période décisive. Ceux qui étaient restés en souffrirent et en conçurent même une certaine honte.

Connaître et retenir les leçons du passé Ironiquement, c’est cette désertion qui rend aujourd’hui le pays attractif aux touristes et aux nouveaux-venus : la nature omniprésente et préservée, la population faible, l’habitat et les villages pittoresques et majestueux. Or, s’il y a ici des revanches à prendre et la nécessité d’un développement économique, le pays ne se voit pas comme un lieu privilégié d’expérimentations tous azimuts, ni comme une aubaine. Ses habitants premiers, même absents, y reviennent, rouvrant la maison fermée qui n’a jamais été abandonnée – dernière racine, bien mémoriel qu’on espère toujours réintégrer. Le pays n’est pas vierge de passé, et il se défend, demandant une contrepartie pour ce qu’il donne : une modernisation, une démographie suffisante, des emplois, évidemment. Avec, en plus, le respect de sa très vieille âme. Rien ici ne peut être facile, et toutes les initiatives de bonne volonté ne sont pas forcément bienvenues, n’en déplaise aux innovateurs : les écoles – ou leur projet – privées hors contrat en sont un exemple marquant, comme le refus de scolariser des enfants. Les classes de l’école publique, en dépit d’avoir été, et d’être probablement encore, la seule chance des pauvres, ferment ici depuis si longtemps, faute d’élèves, qu’on pouvait avoir sur ce point une espérance dans l’arrivée des nouveaux – d’autant que les maîtres sont enfants du pays, et aimeraient y rester. Autre chose : dans ce pays où on passait devant le notaire pour l’acquisition d’une bruyère, comment comprendre, et supporter de voir occuper ces mêmes bouts de terre sans accord ni bourse déliés ? Même si cela arrive rarement, cela arrive. Pourtant, ce sont des pauvres qui ont acquis ces terres autrefois, à grand-peine, pour survivre encore un peu. Il y avait aussi ceux à qui les forces manquaient et qui, pour éviter de mourir de faim ou d’être contraints de chaparder, occupaient les terrains communaux, prévus partout, pour la dignité de chacun. Ensemble, on s’en sortait. Pourvu que cela continue.

1 M.F. Houdart, Pays et paysans du Limousin, maiade, 2006 2 M.F. Houdart, C’est par les femmes…, maiade, 2015, p.150-152

MARINA CHAUVAC

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

C'est bien de nous lire sur ton mobile. Mais la Trousse papier, c'est autre chose : 5 numéros par an, écrits et dessinés en Corrèze, postés chez toi.

Dans la même trousse

FARGESBOIS – Égletons : une réunion publique instructive — La Trousse corrézienne n°50

FARGESBOIS – Égletons : une réunion publique instructive

Le 10 février avait lieu une réunion publique, à l’initiative d’un collectif citoyen d’habitants, à Rosiersd’Égletons, la première qui ait été organis

1 avril 2024

Humeur d’un monde meilleur — La Trousse corrézienne n°50

Humeur d’un monde meilleur

Il était une fois Bernadette. Sereine et paisible au milieu de son troupeau. Bernadette, elle se sent belle et entière dans la verdure. Ici dans ce tr

1 avril 2024

Illustration symbolique montrant un arbre à l'écorce rouge vibrant, enraciné dans un sol montrant des couches géologiques, symbolisant la lutte pour la préservation des terres agricoles contre l'expansion industrielle à Égletons.

Le Tribunal administratif dit non à l’extension de la zone d’activités

Fargesbois (SAS Farges) s’étend illégalement de 2010 à 2017 sur la zone de Tra le Bos à Égletons en triplant sa surface (de 7 à 20 hectares). Elle fait, depuis 2017, l’objet de contrôles montrant ses manquements à la réglementation : aucune demande d’autorisation d’extension, pollutions chimiques…

31 mai 2024

Articles récents

Dessin d’Herbette : Donald Trump reçoit un paquet cadeau « LMB » des mains d’un homme en costume — « Formidable, thank you! »

Vente de LMB Aerospace à Malemort

Le Parti communiste français (PCF) – section de Brive a fait parvenir le communiqué de presse ci-dessous à La Trousse corrézienne en février dernier. Nous lui posons en retour quelques questions dans l’encadré qui figure en bas de page.

17 octobre 2026

Illustration : un panneau « DÉVIATION » jaune et noir à la peinture épaisse.

Déviation de la RD 901 à Varetz : une opération qui interroge

Le 12 juillet 2024, le conseil départemental de la Corrèze a décidé, à l’unanimité, de retenir le tracé de la variante numéro 1 et donc de relancer à l’identique un projet datant de plus de 30 ans.

17 octobre 2026

Aquarelle de Bernard : la vache Mounette, une fleur à la bouche.

Vachement bien…

C’est l’histoire d’une vache qui dépérissait au fond d’une étable, faute de bons soins sans doute. Paul l’a vue et il n’a pas aimé ça, alors il l’a achetée. Il l’a amenée chez lui, il l’a retapée, il l’a baptisée Mounette et chaque année ensuite,…

17 octobre 2026

✕
Fermer le menu
Les rubriques
LE JOURNAL
♥ Soutenez-nous : faites un don !S'abonner au journal