
Local Néo-local : la ressourcerie Par JÉRÉMY MONDON Favoriser le local, cette ambition, ce vœu pieux diront les cyniques, a motivé en grande partie notre installation en Corrèze, où les initiatives se multiplient et semblent favoriser la transition. Pas toujours facile à appliquer, ce principe peut devenir une contrainte merveilleusement fertile et ludique qui se résume ainsi : faire avec.
Lorsque l’on vient d’arriver dans une nouvelle région, votre shaker à cocktail d’émotions se met à virevolter dans les airs dès que vous entendez pour la première fois, chez vous et en dehors de tout rendez-vous avec de trop rares artisans, ce signal sonore si anodin et pourtant totalement inattendu : toc, toc ! Deux solutions : soit la curiosité a poussé des voisins à venir rencontrer les nouveaux arrivants que nous sommes, dans un chaleureux élan d’hospitalité, les bras chargés d’un panier débordant de cèpes fraîchement débusqués et d’une bonne bouteille, soit l’on vient contrôler la mise aux normes de notre fosse septique. Je m’arme d’une ventouse de toilette, ouvre la porte en beuglant : « Dégagez, je connais mes droits ! J’ai un an pour faire la mise en conf… ». Mais mon élan est stoppé net. Finalement, les deux gars derrière la porte n’ont ni panier, ni l’air d’en avoir quoi que ce soit à carrer de ma fosse. Ils m’expliquent habiter un peu plus loin, organiser une fête ce soir, qu’il y aura peut-être un peu de bruit. De fil en aiguille, grisé par la perspective d’avoir évité de justesse une amende et 7 000 euros de travaux, la discussion se prolonge un peu et j’apprends qu’ils sont membres actifs de l’association Aentre‐ô‐possibles, avec pas mal de projets sous le coude, autour du local, de la culture, de l’écologie et du solidaire. Ils me conseillent de passer faire un tour à la ressourcerie qu’ils ont créée à Argentat. Une ressourcerie ? Comme une brocante ? Pas tout à fait… Ils m’expliquent que c’est une façon de collecter et valoriser des objets dont les propriétaires n’ont plus besoin, pour une seconde vie dans un esprit d’économie solidaire et d’écologie. Comme une brocante quoi ? Non, viens voir, tu comprendras. Banco ! Sérendipité dans l’espace
Le local est situé dans un hangar prêté par la commune, au fond d’une cour en gravier, un détail bien moins spectaculaire que ceux des fresques murales qui parsèment l’endroit. À l’intérieur, des bénévoles veillent sur un bric-àbrac subtilement désorganisé et nous accueillent tout en sourire. Nous nous éparpillons dans les
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sections : friperie, jouets, livres, électroménager, multimédia. Techniquement, nous n’avions besoin de rien, ce qui, en soit, aurait déjà dû allumer les voyants warning de la sécurité anticonsumériste. Cependant dans une ressourcerie, une magie puissante opère, comme un pansement sur les plaies de nos contradictions.
Par terre, au pied d’une table, un carton de vieux disques vinyles. Juste de modestes disques ayant probablement appartenu à d’authentiques personnes les ayant authentiquement écoutés, peut-être aimés, puis finalement qui ont fait leur temps au sein du foyer avant d’être donnés à l’association. De la musique classique, un peu de variété française ou étrangère, et puis au milieu, une pochette retient mon attention. Le titre déjà : Space art. Une magnifique illustration d’un bout de clavier vu de trois quarts, du fa au do, dont les touches blanches sont incrustées d’un ciel de jour, et les noires d’une portion d’espace rempli d’étoiles et d’une lune décroissante. Peu d’information au dos, sinon ces titres hallucinés : Onyx, Naissance de Cassiopée, Laser en novembre. Laser en novembre ? Qui peut résister à la curiosité devant un titre pareil ? Vous m’avez eu, je vais repartir avec ce disque. Cinq centimes et un scoubidou
On ne passe pas vraiment à la caisse dans la ressourcerie Aentre‐ô‐possibles, les quelques pas qui vous séparent du comptoir à l’entrée, servent à estimer combien vous allez laisser dans la petite boîte de conserve parée d’une étiquette, modeste papier scotché mais portant toute la noblesse du marbre, dont les quelques mots vous font basculer dans un nouveau monde : « Prix libre ». Si vous n’êtes pas familier du concept, il n’est pas synonyme de « Ce que j’ai dans les poches fera l’affaire, hop une pièce de cinq centimes et mon porte-clé en scoubidou ! ». Non. Le prix libre est plutôt une façon de remettre du plaisir, du sens et de la valeur à un acte aussi vulgaire que payer. Parfois intimidant, il faut le vivre comme un moment fugace et précieux d’introspection, vous permettant en quelques secondes de faire
un bilan de votre propre situation, de vous responsabiliser sur votre rapport aux objets ainsi que d’ajouter une valeur de soutien bien souvent anesthésiée lors de nos achats quotidiens. Je n’achète pas, je participe. Personne ne vous demandera ce que vous allez embarquer, et encore moins combien vous comptez le payer, c’est à vous de faire ce petit travail intime : « Écoute-moi bien ma jolie conserve, je ne vais pas me laisser intimider, des trucs j’en ai payé des tas dans ma vie, tu m’fais pas peur. Combien ça vaut ce truc-là ? Comment ça, tu t’en fous ? Au fond t’as raison la boîte, je ne suis pas en train de payer, je suis en train de revaloriser et de soutenir. Pour un bocal en métal qui a perdu ses raviolis, t’as visé juste… ». Je jurerais que la fente de son couvercle m’a fait un clin d’œil complice lorsque j’ai laissé ma participation. Fin de la visite.
De retour à la maison, le disque en place, les nappes envahissent la pièce à coup de piou piou, et Space art installe son paysage un peu kitsch mais plein de charme. Définitivement un album que je ne cherchais pas, qu’aucun algorithme ne m’aurait recommandé, que je n’aurais jamais acheté en ligne, mais qui, même s’il ne tournera pas en boucle à la maison, possède maintenant une petite charge émotionnelle qui le rend un peu plus spécial que n’importe quelle playlist. Ce soir-là pas de clic sur Spotify, Netflix ou autre. L’anti sans contact
Voici la magie d’une ressourcerie : en soit, j’ai acheté un disque, fondamentalement de la même façon que sur Amazon : choisir, payer, recevoir. Sauf que je n’ai ni vraiment choisi ni vraiment payé comme nous l’entendons habituellement, et reçu avec cette expérience un peu plus qu’un colis. Sur le chemin fertile du local, vous pourriez, vous aussi, vous offrir un dialogue intérieur avec une boîte, papoter avec des bénévoles investis, toucher de la musique sidérale, mais surtout redonner de l’affect et du sens à des actes qui en ont été dépourvus. L’anti sans contact finalement.
de synthétiseurs
rétro-futuristes





