
La banque, ce n’était vraiment pas son monde. D’ailleurs, « la banque m’a quittée », me dit-elle. À croire que le profil de Mélanie n’était pas « adapté » à ce qu’on attendait d’elle dans l’établissement où elle travaillait.
Qu’à cela ne tienne ! À 30 ans, Mélanie décide de donner une orientation plus personnelle à sa vie. En 2013, pendant 4 mois, près de Bordeaux, elle apprend la langue des signes. Il faut dire qu’à l’âge de 7 ans, on lui détecte une surdité totale d’une oreille, handicap dont, enfant, on ne peut s’alarmer, d’autant moins qu’il s’agit d’une surdité de naissance. On s’adapte inconsciemment à la situation, explique-t-elle.
Ce n’est qu’installée dans sa vie d’adulte qu’un médecin la met en garde sur le risque de perdre peu à peu les facultés auditives de l’oreille « valide », très sollicitée. Elle entreprend alors les démarches pour être reconnue travailleuse handicapée. Les deux années qui suivent sa formation sont aussi les deux premières années de la vie de sa petite fille. Elle les lui consacre et sans doute l’initie-t-elle à la langue des signes en même temps qu’au langage parlé. Elle met aussi à profit cette période pour imaginer son avenir professionnel. L’immersion de 4 mois encore récente lui conférant une bonne maîtrise de la langue des signes, elle décide de faire de celle-ci faire le cœur de son métier.
En 2015, Mélanie crée son activité qui consiste à sensibiliser, diffuser et promouvoir cette langue, mais aussi à aider les enfants sourds scolarisés. Au début, elle anime des ateliers périscolaires, puis les sollicitations se font plus nombreuses et les demandes plus diverses : ateliers avec des groupes d’enfants, y compris au sein d’une même famille, sensibilisation auprès de professionnels de la petite enfance, « interface » à l’école Turgot de Tulle entre l’enseignant et l’élève (plusieurs enfants sont concernés), interventions au sein d’une école de danse, à Malemort, pour un projet ou les signes s’incorporent à la danse.
« La langue des signes est une langue en 3 dimensions »
S’incorporer est le verbe qui convient car la langue des signes ne peut s’exprimer que par le corps. Le corps est engagé en même temps qu’il est la référence à l’ici et au maintenant. Ce qui s’est passé autrefois est derrière soi et, tandis que les 2 mains dans un mouvement de rotation nous entraînent vers ce passé, le corps lui-même s’incline vers l’arrière. Le mouvement inversé des mains accompagné d’une inclinaison du corps vers l’avant nous projette vers le futur. Et Mélanie, d’associer le geste à la parole. Le monde animal est riche d’évocations imagées qui inspirent la langue des signes : l’éléphant grâce à sa trompe, ses défenses et ses grandes oreilles ; le singe tel que tout un chacun, surtout l’enfant facétieux, le représente dans sa posture grotesque se grattant les aisselles et se mouvant sur ses 2 membres postérieurs à demi fléchis ; le chat avec ses longues moustaches.
Heureusement, nous sommes, Mélanie et moi-même, seuls dans une salle au fond du café, isolés des regards suspicieux. Mais continuons ce petit jeu. Les mois de l’année sont illustrés par de simples références faciles à traduire pour le regard. Par exemple, janvier : on s’embrasse (bonne année), février : le nez coule ; avril : le mouvement des mains dessine un poisson qui nage ; juillet : c’est le feu d’artifice. Ainsi de suite jusqu’au mois de décembre désigné d’un « D » formé par les doigts… et par un geste figurant la barbe du Père Noël. Facile, non ? On pourrait le croire tant les références auxquelles fait appel la langue des signes nous paraissent familières.
Qui signe ramène sa fraise
Ne nous leurrons pas ! Savez-vous quel geste signifie « blanc » ? Probablement pas. Le profane indiquera quelque chose de couleur blanche autour de lui : un tissu, un vase, une bougie. Mais son interlocuteur comprendra certainement tissu, vase ou bougie. La langue des signes française s’est formée au fil des époques et il faut remonter à la Renaissance pour retrouver l’origine du signe « blanc ». Le signe en question consiste à tourner la main vers soi, près du cou, extrémités des doigts se touchant ; d’un geste vif, la main s’écarte du cou en projetant les doigts dans un mouvement d’ouverture rapide. Explication : les doigts regroupés à proximité du cou désignent… la fraise, ce col blanc plissé que portaient au XVIème siècle les gens bien nés. Quant au geste vif d’ouverture de la main vers l’avant, il souligne l’éclat de la couleur blanche.
Ainsi, m’explique Mélanie, la langue des signes diffère d’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre, même si aujourd’hui se construit une langue internationale, universelle, une sorte d’espéranto gestuel pour les sourds de toute la planète. Cette diversité de langage s’est longtemps exprimée, y compris dans un même pays comme la France, selon les régions. Par analogie, ceci nous renvoie aux dialectes, et, tout simplement à la longue coexistence de la langue d’Oc et de la langue d’Oïl avec toutes leurs variantes idiomatiques respectives.
La langue des signes française a été interdite pendant 100 ans
Chacun d’entre nous, en Limousin, en Bretagne, en Gascogne, en Lorraine et au creux de toutes les provinces françaises, sait combien, des décennies durant, parler la langue maternelle locale ou régionale fut jadis réprimée. La République, la IIIème, et l’école de Jules Ferry bannissaient et punissaient sévèrement l’emploi de tout idiome et imposait l’usage unique du français en classe comme dans la cour de récréation et, plus tard, au service militaire et dans toutes les institutions. Combien savent que la langue des signes a subi le même sort de la fin du XIXème siècle jusqu’au tournant des années 19701 ? Combien savent que, dans certaines institutions françaises, on attachait les mains derrière le dos d’enfants sourds en les obligeant à s’exprimer oralement ? Il aura fallu le « Réveil des Sourds », avec un « R » et un « S » majuscules, comme le souligne Mélanie, pour, enfin, espérer « passer de l’ombre à la lumière ». Car, même si les sourds transgressaient en privé l’interdiction, ce n’est qu’il y a moins d’un demi-siècle, avec le déclic produit lors du congrès de la fédération mondiale des sourds à Washington (1975) et le soutien d’Alfredo Corrado, comédien sourd américain, que la langue des signes a retrouvé droit de cité en France. La création au Château de Vincennes de l’International Visual Theatre est alors l’un des fondements de la nouvelle culture sourde. La découverte en 1979, toujours à Washington, d’une université dédiée aux sourds, voyage auquel participaient, encore enfants, les comédiennes sourdes Émmanuelle Laborit et Claire Garguier, est pour les sourds une révélation. Ce n’est pourtant qu’en 2005, souligne Mélanie, que la France reconnaît officiellement langue des signes dans l’éducation.
Au cours de cet entretien, je découvre que cette langue a sa propre syntaxe qui répond à une logique de la représentation : quand, où, qui, quoi, comment ? Mais il serait trop long de développer ici cet aspect linguistique.
Pendant ces presque deux heures de conversation verbale et signée dans ce café tulliste, sous les multiples écrans et enceintes, nous avons fait abstraction des images de BFM TV en saccades, comme de la « musique » anglo-saxonne standardisée qui se déversait dans nos fragiles oreilles.
Mélanie Crozat milite comme ses aînés pour l’accès au savoir et à la culture dont ont été privées des générations de personnes sourdes. Victor Hugo, qui prenait volontiers part aux banquets parisiens de sourds organisés à l’initiative de Ferdinand Berthier, lui-même professeur sourd, avait cette formule : « Qu’importe la surdité de l’oreille quand l’esprit entend. » Mélanie en a fait sa devise.
Note 1 : C’est lors du congrès international pour l’amélioration de la condition des sourds-muets de 1880, à Milan, que l’interdiction des gestes dans l’éducation des sourds fut déclarée au profit de la méthode orale exclusive.
Encadré :
Mélanie Crozat présente son activité sous la dénomination « Signée Bricole » : « Signée » en référence à la langue (on ne dit pas « je parle la langue des signes », on dit « je signe »), Bricole car elle propose aussi des ateliers créatifs.
Conseil de Mélanie pour qui veut en savoir plus sur le monde des sourds : le documentaire de Laëtitia Carton intitulé « J’arriverai vers toi avec les yeux d’un sourd ».
Mélanie Crozat/Signée Bricole – signeebricole@gmail.com






