
Depuis quelques années, le loup revient en Corrèze. Plus d’un siècle qu’il était absent ! Venant d’Italie et s’installant peu à peu dans les Alpes à la fin du 20ème siècle, il continue benoîtement sa progression dans un grand nombre de départements. Il progresse vers le nord, vers l’ouest de la France, sans demander bien sûr la permission à personne, les jeunes individus cherchant de nouveaux territoires, les meutes se constituant lentement mais sûrement au fur et à mesure des naissances et déplacements.
Opportunistes, les loups, prédateurs et carnivores, attaquent les troupeaux d’ovins (et de bovins éventuellement) parce qu’ils sont plus faciles à aborder que les cervidés et autres ongulés. Comme nous quand le supermarché discount propose une nourriture moins chère. En effet, les chevreuils et autres cerfs ou les sangliers, leurs proies habituelles, demandent de beaucoup courir, et en groupe ; c’est usant. Et en cas de disette, les loups peuvent se satisfaire d’animaux plus petits au gré des trouvailles…
En Limousin, un acteur du débat pro-loups ou anti-loups est l’association Carduelis (voir notre article « Des humains et le vivant sauvage » dans La Trousse n° 56, p. 7). Originaire de Creuse, éditrice du journal naturaliste La cardère qui existe depuis 10 ans, l’asso est montée au créneau suite à l’abattage du premier loup en 2023 sur le plateau de Millevaches. Et le journal IPNS présente également La cardère dans son dernier numéro de printemps.
Baptiste Morizot est souvent cité, en tant que philosophe et pisteur de loup. Auteur du livre Les diplomates paru en 2016 avec pour sous-titre Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (également auteur de Sur la piste animale, Actes Sud, 2018, et de L’inexploré, Wildproject, 2023), il développe depuis cette époque une pensée ciselée, réfléchie à l’aune des centaines d’heures passées à parcourir les campagnes. À son actif de très beaux bouquins célébrés dans les milieux écolos, naturalistes, ouverts à la défense du vivant. Mais… Mais comme les dizaines de penseurs et chercheurs de cette mouvance philosophique (Latour, Descola, Pignocchi, Despret…), Morizot n’est plus dans une vision « protection-nature » du siècle dernier, dualiste, manichéenne, avec les gentils écolos associés aux gentilles bêtes qu’il faut protéger, et les méchants chasseurs et autres destructeurs en face. Cette vision est dépassée parce que les conditions de vie ont changé, les dégâts environnementaux et le changement climatique sont passés par là.
On ne peut pas ajouter en France ou en Europe des « parcs naturels » immenses comme aux États-Unis avec des zones intégralement protégées. On ne peut plus, car nous n’avons pas les espaces et surtout, partout ailleurs en dehors de nos parcs, les dégâts persistent et augmentent : c’est intenable en termes de santé et de biodiversité. Il nous faut donc composer, à la fois tenir compte des territoires, diminuer les destructions, réduire les pollutions et cohabiter avec toutes les espèces. Baptiste Morizot parle d’« égards ajustés », prenons-le au mot…
Revenons à nos moutons : Arnaud, éleveur à Peyrelevade sur le plateau de Millevaches, syndiqué à La Confédération Paysanne, nous donne son avis, qui est celui de son syndicat. Très clair, très simple : ni pro-loup ni contre mais pour les moutons. Explications :
« J’ai 20 bovins et 200 brebis, 500 si on compte tout le troupeau du groupement pastoral, quand on se rassemble l’été avec deux autres exploitations. Faut courir huit à neuf heures par jour sept jours sur sept avec deux bergers, qui couvrent 32 hectares chacun… J’ai trois chiens, bientôt quatre.


– Des attaques de loups ?
– Oui, trois, dont deux reconnues ; pas « trop » de mal heureusement, un cas suspect en 2017 (comportement inhabituel du troupeau – affolé), puis une brebis tuée, chaque fois en décembre, d’abord 2022 [pas de protection, c’était le début], puis 2024, avec un chien de troupeau pourtant.
Voilà, on s’est habitué depuis un siècle à ce qu’il n’y en ait plus, des loups… Et maintenant faut faire avec. Les moyens de protection ne font « pas tout », ils ne sont jamais sûrs à 100 %. On a suffisamment de problèmes accumulés (maladies et abattages, prix trop bas, Mercosur, fermes industrielles, etc.), donc il faut nous aider, les indemnités ne sont pas suffisantes. Quand il y a trop d’attaques – il faut rappeler qu’il y a eu jusqu’à 40 moutons tués d’un coup, 300 victimes en moins de deux ans – dues notamment au phénomène de sur-killing : tant que ça bouge et que ça bêle, le loup tue. Donc il faut se débarrasser de l’animal dangereux qui a pris l’habitude de bouffer de la brebis, voilà c’est tout.
C’est pour ça que les nouveaux textes de loi et la simplification des tirs ne résolvent pas grand-chose… c’est carré, ça rentre dans les cases, avec des chiffres différents de prélèvement selon les cercles géographiques 1, 2 et 3 concernant telle ou telle commune, mais qu’est-ce qu’on fait quand le quota de loups prélevés est atteint ? Et même, en amont, le risque est celui du « tableau de chasse », on tue n’importe quels loups et ça ne règle rien… »
En effet, le Gouvernement a émis deux arrêtés. Une simplification administrative pour faciliter les tirs. Le premier arrêté du 23 février 2026 définit le statut de protection du loup (Canis lupus) et fixe les conditions et limites de sa destruction.
Le loup passe donc d’espèce « strictement protégée » (classée comme telle depuis l’arrêté de 2007), à « protégée » (conformément à la décision prise par la Convention internationale de Berne en décembre dernier, sur proposition de la Commission européenne), « ce qui permet d’assouplir le cadre de la destruction de ces canidés ». Problème, en ce qui concerne les nouvelles règles qui s’appliquent depuis le 1er avril, le résultat ne peut pas être clair ! Personne n’est content, ni ceux qui voudraient canarder Canis lupus à tout va, ni ceux qui redoutent son élimination ; la solution des quotas est hors sol, le problème concret est celui de la gestion et protection des troupeaux et – on peut le répéter des milliers de fois s’il le faut – le loup n’est pas con, si le but est de le piéger en mettant par exemple des brebis plus ou moins consciemment à sa disposition pour mieux lui tirer dessus, ça ne va absolument rien régler, à part faire plaisir aux fusilleurs, et les éleveurs ne seront pas plus avancés, les attaques continueront ! Des circonstances troublantes – troupeau sans chien et lieutenants de louveterie à proximité (bénévoles formés, en lien avec les préfectures et l’Office français de la biodiversité) – ont été vécues l’année dernière au printemps 2025 sur le plateau de Millevaches. Résultat : une trentaine de brebis égorgées et aucun loup tué !
Quand je dis à Arnaud que le loup a peur de l’homme et fuit, Arnaud sourit et me montre deux vidéos sur son smartphone. D’abord, un paysan sur son tracteur en marche, sur le plateau de Millevaches en 2025, qui filme un loup se promenant tranquillement dans le champ à moins de 100 m en plein jour ; et qui s’approche, curieux… L’homme descend du tracteur et le siffle, l’animal s’éloigne sans se presser, comme un chien en vadrouille… le deuxième petit film montre une prise de vue à partir de la véranda d’une maison à la campagne, des voix de femme et d’enfant, un loup se promène dans la prairie en face…
La séance de projection du film La part du loup, réalisé par l’association Carduelis, au cinéma Véo de Tulle mardi 24 mars dernier s’est déroulée sans incident notable malgré une furieuse envie d’en découdre de la part de la Coordination Rurale (CR) et des Jeunes Agriculteurs (JA), présents en nombre une heure avant la séance sur le parvis du cinéma, puis dans la salle. Le directeur des cinémas Véo en personne était présent pour prévenir qu’il ne tolérerait aucun débordement verbal ou comportement agressif, et une vingtaine de policiers, aux abords de la rue puis dans le cinéma, étaient prêts à intervenir. Suite à la projection, des échanges intéressants ont eu lieu mais un constat a pu en être tiré : des positions irréconciliables se sont exprimées. Le message de la CR était on ne peut plus clair. Une femme hurlait « on n’en veut pas de votre aide, on ne veut pas de loups » à un représentant de l’association Canopée qui avait eu le malheur d’essayer de discuter avant le film sur le parvis… Malheureusement pour le débat, dans la salle, à quelques détails près, ce positionnement a été répété au micro six ou sept fois ; pour quoi faire ?
Chaque année, en France, 1,7 million d’animaux sont abattus dans le cadre d’une politique publique de régulation des espèces dites « susceptibles d’occasionner des dégâts » (ESOD). Une nouvelle étude portée par un chercheur du Muséum national d’Histoire naturelle prouve que ces actions ne permettent pas de réduire les dommages économiques imputés à ces espèces, ni de réguler les populations en question, et révèle que cette politique coûte huit fois plus que les dégâts déclarés. Sans parler des services systémiques rendus par ces animaux (qui se nourrissent principalement de rongeurs, éliminent les cadavres, ou disséminent gratuitement les graines). Le loup est un prédateur du haut de la pyramide c’est-à-dire très utile pour contrôler les effectifs des grands cervidés et sangliers. Encore faut-il lui indiquer sérieusement et strictement comment il a « intérêt » à se comporter (et par la force si besoin, « les égards ajustés » dont parle Baptiste Morizot, peuvent-ils aller jusqu’à un tir « bien ajusté » sur un animal bien identifié ?).

Trois points en conclusion
Un. Non on ne peut pas tout gérer à coups de fusils et utiliser les menaces, la violence verbale et la brutalité, impunément. Non il n’y a pas que du gibier d’un côté et des nuisibles de l’autre (le loup inclus) ce qui désignerait toute la faune sauvage comme pouvant être totalement soumise à des tirs et des massacres. Dans une catégorie ou dans l’autre, il y a des règles, de chasse, de destruction, et des espèces protégées parce qu’on observe depuis des décennies que les effectifs de milliers d’espèces diminuent et basculent, en voie d’extinction !
Deux. Nous vivons en société et dans un État de droit ; nous ne sommes plus au 18ème siècle quand les nobles régentaient le droit de chasse. Aujourd’hui, toute la population, tous les habitants, naturalistes éleveurs, etc. sont légitimes pour donner leurs avis, partager les constats et rechercher ensemble des solutions. Et c’est aux autorités de prendre leurs responsabilités et réunir TOUS les acteurs autour d’une table : quand on dit tous, c’est aussi les représentants des associations de protection de la nature et autres naturalistes (FNE, LPO, Carduelis) et experts. Encore faut-il que TOUS acceptent de s’asseoir ensemble, c’est un fait…
Trois. Les éleveurs, ont besoin d’être aidés fortement, nous ne sommes pas en Espagne (non, la France a une législation qui interdit de payer une misère dans des conditions indignes des aides-bergers quasi clandestins quasi esclaves – merci à Philippe Revel de la Conf’ Paysanne d’être intervenu en ce sens le 24 mars). Nous ne sommes pas dans les Abruzzes en Italie ;non, nous n’avons pas une culture du respect et de la composition avec d’autres espèces depuis un siècle comme dans ce parc naturel italien, il faut du temps pour comprendre et assimiler, tester des méthodes, négocier et accepter de vivre avec d’autres vivants « encombrants ».
Financer les matériels, adapter les pratiques, donc former et indemniser (acheter et former les chiens demande du temps et de l’argent ; de vraies meutes de chiens sont indispensables, comme par exemple dans les Alpes vu le nombre de meutes de loups !) et agir sur le long terme, cela a un coût, il faut un vrai soutien politique, et financier. Ce n’est pas spécialement à l’ordre du jour puisque la politique aujourd’hui est de laisser faire la tendance puissante installée depuis 60 ans, avec l’aide de la PAC : éliminer les agriculteurs, agrandir, jouer à l’exportation, la compétition sur les marchés mondiaux et favoriser l’industrialisation avec les fermes-usines : pourquoi s’enquiquiner à sauvegarder l’élevage extensif en plein air ?
« Et qui va s’occuper de maintenir des espaces ouverts, s’il n’y a plus de pâturages ? » demande Arnaud.
Alors, résumons. Le loup arrive et nous met, toutes et tous, devant nos responsabilités et nos contradictions. La part des moutons ? Elle est où ? Ben, enfermés et c’est réglé, non ? Bon, alors on zigouille le loup et c’est bon ? Non plus ? Oh ! Petit ! Toujours pareil, s’informer, causer, réfléchir, et à plusieurs, avec les services de l’État, les institutions, sans avoir ni les mêmes intérêts ni les mêmes opinions… Pfff, c’est long, c’est fatiguant…
Voilà où on en est, non ?
Par CHARLIE ROYÈRES




