
Débordement ! Soudain la Corrèze apparaît. Elle est gênante, trop grande, inquiétante, menaçante. Nous sommes le 16 décembre 2023, le 21 avril 2025 ou encore le 11 février 2026 et pourtant nous l’avions oubliée.
Chaque année à Tulle nous l’oublions le temps d’un été et d’un automne. La Corrèze est contrainte entre ces digues hautes de plus de 4 mètres, elle se fait discrète. Un filet d’eau parfois, voilà ce qu’elle devient et alors on s’aperçoit qu’elle nous manque. On aimerait s’y baigner tellement il fait chaud, mais elle n’est plus là. À peine de quoi se mouiller jusqu’aux chevilles. De toute façon, à Tulle, on ne s’y baigne plus. Comment pourrions-nous ? Est-elle propre ? Comment l’atteindre au fond de sa gorge de béton ? Puis elle s’énerve, se gonfle et nous surprend tous à nouveau l’hiver suivant, même elle nous fait peur. L’eau tombe en trombe, dévale les pentes et collines et vient remplir cette rivière qui n’en était plus une. Ma maison va-t-elle tenir ?
Le cycle de l’eau
Il se caricature chaque année un peu plus dans le monde entier. Les événements se font extrêmes. De plus en plus fréquents, nous le sentons, mais surtout, de plus en plus violents. Ou il n’y a plus d’eau ou il y en a trop. Nous prenons de plus en plus conscience des problématiques liées au dérèglement climatique car il ne s’agit plus de mise en garde de la communauté scientifique, vieille de cinquante ans. Cela nous touche désormais directement. Cependant, si la médiatisation des catastrophes bat son plein, qu’en est-il de l’information du grand public sur les solutions. Nous en avons fini de la « surprise ». Agissons !
Eau bleue, eau verte
En 1989, l’hydrologue suédoise Malin Falkenmark décline en deux grandes catégories le processus dynamique et complexe du cycle de l’eau. Il y a « l’eau bleue »et « l’eau verte ». L’eau bleue fait référence à l’évaporation des océans, des mers, des lacs et des rivières, qui se transforme en pluie. C’est environ un tiers des précipitations que nous vivons ici. Elle est facilement accessible donc nous nous en servons pour nos besoins domestiques, agricoles et industriels.
L’eau verte est moins connue, il s’agit de « l’évapotranspiration » : l’évaporation des sols et la transpiration des végétaux. Il s’agit donc des deux tiers restants des précipitations et elle joue un rôle clé dans la régulation du climat local et la disponibilité de l’eau dans les écosystèmes. L’eau verte est moins visible car elle se trouve dans l’atmosphère et dans les processus biologiques des plantes mais elle est essentielle à la santé des sols, des cultures et des habitants. Elle s’infiltre dans le sol et devient disponible pour le vivant (racines, etc.). Il est donc essentiel de maintenir des sols qui absorbent l’eau, qui font « éponge », à l’image des zones humides. Vous l’aurez compris : cette notion d’eau verte permet de mieux comprendre le rôle crucial que jouent nos paysages dans l’équilibre du cycle de l’eau. Nos villes ont bafoué ce cycle pendant des décennies. Une canalisation de nos eaux de pluie endommage ce cycle. Une architecture sur dalle repousse ce cycle. Une rue lisse et minérale condamne ce cycle.
C’est la politique du « tout tuyau » pour se débarrasser de l’eau au plus vite qui a prévalu dans les projets d’urbanisme. Collecter systématiquement les eaux de pluies et les recracher dans la Corrèze en aval crée un déséquilibre quand, par opposition, la forêt ou les prairies faiblement exploitées se gorgent d’eau. L’eau ruisselant dans ces espaces se fait mare, se transforme en petits cours d’eau et tranquillement se déverse ou s’évapore en proposant un écosystème d’une richesse incontestable.
Sous le bitume, la terre ! La ville peut redevenir éponge. Il faut rendre la ville perméable et créer une fragmentation des espaces bétonisés pour retrouver la terre meuble et spongieuse au-dessous, propice à redonner vie aux divers quartiers de Tulle par l’eau de pluie. Elle est infiltrée sur place. Mais elle peut également être contenue sur quelques jours dans des bassins naturels ou des noues d’infiltration. En hiver cela désengorgerait la Corrèze. En été, ces poches d’eau et l’évapotranspiration permettraient un rafraîchissement du milieu ambiant.
Faire Coorps à Tulle
L’architecture et l’urbanisme ont un grand rôle à jouer. L’association Coorps (coopérative des rénovateurs et proriétaires solidants), de par son expérience nouvelle sur des chantiers collinaires de Tulle, a une vision pour Tulle. Nous avons noté la forte concentration d’eau dans les murs de soutènement des maisons adossées au dénivelé. Nous pensons que les canalisations installées il y a plusieurs années par la ville ont subi des déformations créant un déversement des eaux canalisées sur les rez-de-jardin des habitants. Les objectifs de Coorps dans la renaturation de la ville sont de révéler le trajet de l’eau depuis le toit jusqu’au sol. Ainsi la décanalisation des réseaux d’eaux permettrait de sentir si l’eau est présente ou non et de s’en satisfaire. La végétalisation des toits, qu’ils soient pentus ou en terrasse, permet une rétention de 30 % des précipitations. Je vous laisse imaginer la beauté d’un toit végétalisé en pente dans le paysage de Tulle et la joie de voir un écosystème nouveau investir la ville. Du toit nous pouvons descendre à chaque étage et créer, par le mouvement de l’eau, un courant électrique par les descentes d’eaux pluviales, à l’image de nos barrages hydroélectriques. Puis si l’eau n’est pas contenue dans des cuves de récupération de pluie pour bénéficier aux foyers, alors les espaces semi-publics des rez-de-chaussée des bâtiments investis par l’association se feront une joie d’infiltrer ces eaux dans des bassins ou des noues plantées aux mille couleurs. Les écoles abandonnées que dénombre la ville de Tulle ont un formidable potentiel pour recréer des parcs dans les cours bétonnées qu’avaient et qu’ont encore nos enfants pour ne pas salir leurs vêtements. Il est l’heure de leur offrir des écosystèmes vivants ! Faisons de leur espace de vie des tableaux d’eau et de plantes. Laissons-les se salir et admirer les grenouilles en pleine ville.
La ville a entamé une végétalisation de la Corrèze au parc de l’Auzelou. L’association Coorps pense qu’il est nécessaire et urgent de reconnecter les habitants à leur rivière mais aussi à la Solane, la Céronne ou encore la Montane. Libérer ses eaux revitalisera le cœur de Tulle. Imaginez des quais permettant l’accès à la rivière quand elle est basse, des espaces de baignades, ou des assises pour contempler la ville depuis l’eau ou tout simplement avoir l’impression d’être ailleurs, se ressourcer.
Faisons entrer réellement l’eau dans notre ville.
Par SYLVAIN DONADIEU





