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La Trousse Corrézienne

Local, LTC 28 · 13 mars 2020

Lire : des sourires et des hommes

Lire : des sourires et des hommes

Instantanés de lectures dans nos rues et nos librairies

Thomas, 27 ans, arboriculteur en goguette à Tulle

Je l’observe un moment avant d’aller lui parler à une terrasse de café. Détendu et souriant, plusieurs livres sont posés devant lui qu’il compulse à tour de rôle. Un roman, un recueil de poésie et un bouquin de développement personnel : tous sur le thème de l’amour (le sujet qu’il potasse en ce moment). Écouteurs dévissés de ses oreilles, il me dit qu’il lit en écoutant du rock, du ska ou du piano – je suis décidément impressionnée – pour découvrir le point de vue, la philosophie de vie d’un autre être humain. Et comme il souhaite voyager, ça lui permet déjà de s’ouvrir au monde.

Lire c’est pour lui comme le sport, c’est important (d’autant plus qu’il n’aime pas la télé) mais il comprend que tout le monde n’en fasse pas, car après tout chacun fait ce qu’il aime avec son temps propre. Je ne pense pas que ce soit si simple…

Comment choisis-tu tes livres ?

« Des livres m’amènent à découvrir d’autres livres : ils me font me poser des questions donc j’achète des livres pour y répondre. » Et ainsi de suite. « J’en lis une quinzaine par mois, mais c’est un gros budget, à peu près 20 euros… » (!). Il doit y avoir une bibliothèque derrière tout ça ? « Oui, là où j’habite, mais elle n’est pas aussi bien que celle de Tulle. » Cadeau.

Un conseil de lecture ?

Sans trop hésiter : Le guide du voyageur galactique, trilogie en cinq volumes, « décalé [tiens-donc !], par un des Monty Python. De la SF à l’humour anglais ». Je souris bêtement… j’ai pas les références, Thomas.

À une autre table à la même terrasse et dans la foulée : Chloé, 18 ans

« J’aime lire, mais c’est compliqué. » Pourquoi ? « Parce que quand tu lis tu fais rien d’autre, ça demande du temps et de l’investissement, faut être dans le truc. » Elle m’explique que « le moment où tu te mets dedans [la lecture] prend du temps mais après, quand tu es dans le livre, il entre dans ton quotidien ». En ce moment, Chloé ne lit plus.

Quel genre de livre aimerais-tu lire ?

« Un livre inspirant. Un livre qui fait rêver mais dont tu sais que tu pourras avancer dans cette direction, qui donne des objectifs dans la vie. » As-tu un exemple ? « Non, je n’ai jamais rencontré un tel livre. D’ailleurs je ne sais pas si j’aimerais vraiment le lire. » Ah bon ? Pourquoi ? « Il m’ennuierait. J’aimerais juste l’avoir déjà lu. » (J’en ris encore en le retranscrivant).

Alors quel est le dernier livre que tu aies lu ?

Méto, de Yves Grevet (une uchronie jeunesse). « Je me remettrai à lire un jour, quand j’aurai trouvé un livre qui me motivera. La lecture c’est comme le sport, quand tu commences faut pas t’arrêter ! » Tu penses avoir trop de sollicitations autres ? (Là je place tout en douceur mes réticences envers le numérique, je suppose qu’elle l’attendait depuis le début alors elle ne me déçoit pas.) « Oui c’est sûrement parce qu’on passe trop de temps sur les réseaux sociaux qu’on n’a plus le temps de lire, nous les jeunes. » (Si si, elle a vraiment dit « nous, les jeunes »).

C’est perçu comment d’ailleurs, entre jeunes, la lecture ?

« Ça dépend des milieux et des tranches d’âge mais dans les gens qui m’entourent, lire c’est stylé ! » Alors tu connais des lecteurs de ton âge ? « Oui mais laisse tomber, tu ne pourras pas les rencontrer ; ils ne sont pas à Tulle. » Rhaaaa !

Ah ! notre jolie librairie Préférences !

Situons-la. Géographiquement d’abord. Elle se trouve à Tulle dans le quartier du Trech, en face de la cathédrale, ou plus exactement en face du bar Le Richelieu (et cet été s’était opérée entre bar et librairie une sorte de terrasse partagée tout à fait sympathique). On découvre en passant la devanture jaune un assortiment de beaux livres, Pléiades, livres choisis : ambiance littérature. A l’intérieur, des étagères de livres comme on s’y attendait mais aussi, au milieu du magasin, une grande table ronde couverte de bouquins et des chaises qui l’entourent.

Son histoire ensuite : elle est née en l’an 1999 dans la petite rue Riche, sombre et alambiquée. Pierre Landry, son propriétaire, l’a ensuite déménagée en 2008 là où elle se situe aujourd’hui et l’a vendue en 2015 à Valérie, qu’il connaissait depuis longtemps, et qui s’en est occupée seule avant que ne la rejoigne François un an plus tard. Le principe de Pierre c’est qu’il ne proposait que des livres qu’il avait lus et aimés. Refus absolu de ce qu’il considérait médiocre. J’ai d’ailleurs à l’époque assisté à quelques scènes mémorables, Pierre n’hésitant jamais à dire sa façon de penser aux lecteurs dont il ne partageait pas les goûts. Pas de compromis chez cet incroyable personnage à l’accent russe, quiconque l’a rencontré se souvient de lui.

La librairie est restée assez fidèle à ce que faisait Pierre et c’est ainsi qu’à Tulle se côtoient quatre librairies indépendantes et un espace culturel.

« C’est exceptionnel dans une ville de cette taille ! » Le secret : « chacun est différent et complémentaire : Chantepages sur la jeunesse, Le petit coin qui fait de la bande dessinée, Trarieux qui est plus généraliste, nous qui sommes plus axés sur la littérature et les beaux livres et enfin l’espace culturel Leclerc qui a tout, qui prend tout. » François continue à m’expliquer qu’eux, ont en stock des livres plus pointus, jouent sur la curiosité des gens et qu’ils ne sont pas déçus. « C’est épatant, parfois on choisit un livre hyper-pointu et c’est bien fait : il intéresse justement quelqu’un. » A l’inverse, des bouquins qui se vendent très bien en France (ils me donnent l’exemple du dernier Yann Moix) se vendent très mal à la librairie. Ça n’est pas ce que viennent chercher les gens. La bonne nouvelle que voilà.

Alors une librairie indépendante dans une petite ville de province en 2020, c’est viable ?

« On est là, c’est donc que c’est possible ! On parvient à vivre à deux, à temps plein, sur la librairie » me dit Valérie. « La librairie est toujours en progression, depuis cinq ans. Sur une année il y a bien sûr une saison un peu morte en janvier-février, qui d’ailleurs fait du bien après les fêtes, après Noël : le plus gros mois de l’année, puis ça remonte doucement jusqu’au deuxième gros mois de l’année : août. »

Elle m’apprend également que sur l’année 2019 le monde de la librairie indépendante a progressé de 2,8 % (1). Festival de bonnes nouvelles !

Pourquoi ? Les gens partent en vacances, les journées sont plus longues, ils envisagent de passer plus de temps à bouquiner ?

« Oui mais il y a un autre phénomène. Beaucoup de gens qui ont leurs racines en Corrèze et qui sont partis, ailleurs en France ou à l’étranger, reviennent pendant l’été, avec du temps… » François et Valérie renchérissent de concert sur les demandes de ces gens-là, qui ne sont pas les mêmes « Rien qu’à voir le titre commandé on sait qu’il ne s’agit pas de quelqu’un d’ici ». Ils recherchent des auteurs inconnus, souvent des essais (même si par ailleurs la librairie les vend bien).

Y a-t-il des clients qui prennent le temps de se poser pour lire dans la boutique ?

« Ah oui ! Carrément ! Il y en a qui s’assoient et qui lisent, qui prennent leur temps. (…) D’ailleurs c’est drôle de voir comment les clients choisissent leurs livres, il y a vraiment toutes sortes de comportements. Ceux qui touchent les livres. Ceux qui regardent juste, les mains derrière le dos. Ceux qui sont à l’aise au milieu des livres, ceux qui en prennent une grande pile pour choisir ensuite, ceux qui sont là juste pour passer un moment… »

Quels sont les profils de vos lecteurs ? Ont-ils parfois des pratiques de lectures particulières ?

« Toutes sortes de gens. (…) Plutôt des gens qui ont un budget livres, qui n’ont pas de difficultés financières ». Valérie précise : « Ou pour qui le livre, même s’il demande un effort, est quelque chose d’important, qui le mérite. (…) A Noël on a des clients différents, beaucoup de gens n’entrent en librairie qu’une seule fois dans l’année, parce que le livre reste un beau cadeau, alors là, l’accompagnement est essentiel. »

« On a un lecteur qui n’achète que des livres qui commencent par Éloge. Tous les livres. Pas « petit éloge », juste Éloge, au singulier. Je me souviens lui avoir vendu Éloge de la palourde, par exemple ». « Un autre vient tous les samedis matin acheter trois livres, qu’il lit dans la semaine. Il m’envoie même un compte-rendu de lecture. »

Là-dessus le curé entre dans la librairie la blague aux lèvres, pour récupérer une commande.

Pierre, 65 ans, actuellement retraité, ancien agriculteur et formateur pour adultes dans un CFPPA, sourire et œil qui pétille.

Depuis quand lis-tu ?

« J’ai le souvenir de la lecture depuis toujours. Quand j’étais petit il n’y avait pas de maternelle dans ma commune, alors j’ai appris à lire pendant que mon frère et ma sœur faisaient leurs devoirs sur la table familiale. En tout cas, quand je suis arrivé à l’école, je savais lire. »

Que lis-tu ?

« Je lis tout ce qui passe devant mes yeux et des livres dans tous les domaines : des romans, des polars, des ouvrages scientifiques, de l’anticipation, toute l’œuvre de Perec par exemple, dont je suis un grand amateur. Et je relis. Dès que j’ai lu un bouquin moyen, j’en prends un bon dans le stock. » Ah, tu vas au bout d’un livre que tu ne trouves pas terrible ? « Toujours, sauf deux ou trois exceptions qui me sont tombées des mains. (…) Mia Couto par exemple, Les sables de l’Empereur, je l’ai lu deux fois de suite, tellement c’est beau. » [ndr. Écrivain du Mozambique, publié en 2020 aux éditions Métaillié.]

Comment lis-tu ?

« J’ai repris l’habitude de faire des fiches de lectures. A chaque fois que j’entame un livre je lui confectionne un marque-page où je note des informations qui me permettront de garder sa trace et d’en réaliser la fiche. Sinon je lis dès que j’ai cinq minutes. » Pas de rituel ? « Le seul que j’ai, c’est que je prends le temps d’aller à la rencontre du livre, j’en fais une analyse périphérique : je regarde la table des matières, les lexiques, les notes bibliographiques, et je les indexe pour pouvoir les retrouver après. »

Gardes-tu tous les livres que tu as lus ?

« J’ai une grande bibliothèque mais j’en donne beaucoup, au Secours populaire, à la Croix-Rouge, à des gens qui veulent des livres… Mais je garde ceux dont je pense ne jamais me lasser et les incontournables. La vie mode d’emploi de Perec, je l’ai lu au moins dix fois. » Tu faisais les mots croisés de Perec ? « Bien sûr ! Et quand j’étais au lycée, avec un copain, on fabriquait des mots croisés qu’on vendait au journal, pour acheter des clopes. »

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Encadré : Le grand lecteur

88% des personnes interrogées (2) se déclarent spontanément lecteurs (contre 84% en 2017), et plus de neuf Français sur dix ont lu au moins un livre au cours des douze derniers mois.

La consommation de livres moyenne est de dix-sept livres papier et quatre livres numériques.

Le grand lecteur français est plutôt une grande lectrice (63%, elles lisent en moyenne un livre tous les quinze jours). Pour entrer dans cette catégorie, il faut lire plus de vingt livres par an.

La grande lectrice et son homologue masculin préfèrent le livre traditionnel au numérique et ils ont commencé à lire tout petits. Dans leur enfance, la place accordée à la lecture au sein de la famille était importante. S’ils ont souvent fait des études, ce critère, contrairement aux idées reçues, n’est pas le plus décisif : 54% d’études universitaires, soit une toute petite majorité.

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Encadré : les lecteurs de 15 à 25 ans

86 % des 1 500 jeunes interrogés (2) ont lu au moins un livre au cours des douze derniers mois. Et pour 81 % d’entre eux, la lecture est avant tout une activité de loisir. En moyenne les 15-25 ans ont lu treize livres dans l’année, dont neuf pour le plaisir.

Ces jeunes se plongent aussi bien dans les romans (57 %) que dans les mangas (33 %), les BD (29 %) ou les livres pratiques (27 %) et ils plébiscitent le fantastique (26 %), la science-fiction (23 %) et les romans policiers (20 %).

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(1) Chiffre du syndicat de la librairie française. Énormément d’informations sur le monde de la librairie et des livres sur leur site.

(2) Grande enquête publiée en mars 2018 par Centre national du livre (CNL).

Bel-Ami

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