L’idée d’avoir de la nourriture bio et locale en restauration collective s’impose comme une évidence pour bon nombre de français. Pourtant, la réalité dément les bonnes intentions. L’occasion de faire le point, alors qu’un texte de loi sur le sujet est en cours de discussion. Première partie : la situation en France et en Europe.
Nous avons tous des souvenirs de cantines plus ou moins redoutables. Certains évoquent d’ignobles épinards hachés noyés dans l’eau, des fruits fluos surnageant dans le sirop, ou encore des myriades d’œufs durs pataugeant dans une béchamel douteuse.
Personnellement, ces souvenirs radieux touchaient aussi au contenant : on mangeait directement dans des plateaux en fer compartimentés, mal lavés, dans lesquels on pouvait souvent trouver des sédiments du service précédent. De purs instants de bonheur alimentaire. Qui ont peut-être participé à forger aujourd’hui des générations qui s’essaient à faire bouger les choses au niveau de la restauration collective, un peu partout en France et en Europe.
Le sénat, dernier rempart contre le diktat écolo-climatique
Mouvement qui s’incarne entre autres dans la lutte en cours pour faire passer la loi proposant de rendre obligatoires 40% de produits durables dans la nourriture servie en restauration collective publique, dont 20% de bio, à partir de 2020. L’histoire de cette loi est assez révélatrice des tensions que cette question révèle. Pour la faire courte : le 14 janvier 2016 les députés votent en faveur du projet de loi en question, présentée par la députée écolo de Dordogne. Puis les sénateurs se penchent sur le texte, et décident de le faire tomber le 4 octobre dernier. Au passage, on peut voir sur internet ce qu’ont voté nos sénateurs… Des fois qu’on souhaiterait communiquer à Daniel Chasseing et Claude Nougein, sénateurs de Corrèze qui ont tous deux voté contre, ce qu’on en pense. En novembre 2016, le projet législatif est entre-temps devenu un amendement à une autre loi (« égalité et citoyenneté »). Bingo, l’amendement est à nouveau adopté par les députés. Maintenant, la balle est à nouveau dans le camp des sénateurs, avant que le projet ne revienne une dernière fois à l’assemblée. La partie de ping-pong politicienne est donc loin d’être terminée. Hasards du calendrier, je découvre que cette loi est en train d’être débattue par le sénat à la minute même où ces lignes sont écrites.
Pendant que nos sénateurs se tripotent la nouille législative pour savoir comment ils pourront une fois de plus faire barrage à cette hérésie écolo-terroriste, le reste de l’Europe s’organise. Quelques exemples. En Italie, la dynamique d’instauration des produits bio en restauration scolaire a commencé en 1986. Aujourd’hui, 70% des produits utilisés dans la restauration scolaire romaine sont bio. En Suède, un objectif public de 25% de produits bio en écoles maternelles et primaires, hôpitaux et autres institutions publiques avait été fixé pour 2013. Objectif quasiment atteint, puisqu’à cette époque, la moyenne nationale s’élevait à 23%. Depuis des villes qui comptent parmi les plus grandes du pays se sont fixées le nouvel objectif de 100% de bio d’ici à 2020. Pour le même horizon, le Danemark estime possible d’arriver à une moyenne de 60% de produits bio en restauration collective publique, sans devoir augmenter pour autant le budget qui est alloué à cette dernière. Apparemment, nos voisins sont de dangereux hippies bien irréalistes.
(encadré) ET EN FRANCE ?…
L’introduction de la Bio en restauration collective répond aux attentes des Français, qui souhaitent pouvoir en manger dans tous les types d’établissements. 88% d’entre eux déclarent être intéressés par la Bio à l’école, 75% à l’hôpital, 74% dans les maisons de retraite et 73% au travail.
Pourtant, en 2016, la part des produits issus de l’agriculture biologique dans les achats de la restauration à caractère social s’élevait à seulement 3,2% du marché alimentaire total (mais c’était seulement 0,6% en 2008).
Au niveau national, la France représente derrière l’Allemagne le 2e foyer de consommation de produits bio en Europe, avec 19% du total.
En revanche, ramené à la proportion de terres agricoles, la France montre une fois de plus son retard : nous sommes en 18è position avec seulement 3,93% de notre SAU (surface agricole utile) cultivée en bio en 2013, pour une moyenne Européenne de 5,7%. A titre de comparaison, en Autriche ce sont 19,7% des terres qui sont en bio.
Heureusement, bonne nouvelle, la progression de tout ça est à deux chiffres…
(Source : Agence bio)
Si on creuse un petit peu la situation française, on se rend vite compte que les 3,2% de bio dans la restauration collective sont en fait l’apanage d’une poignée de communes particulièrement exemplaires sur la question.
Un des exemples les plus frappants est celui de la ville de Grande-Synthe, dans le nord, juste à côté de Dunkerque. Cette ville de 22 200 habitants a été très fortement marquée par la désindustrialisation sidérurgique des années 80. Résultat : 28% de chômage, un tiers de la population sous le seuil de pauvreté et un exode démographique qui se porte merveilleusement bien. Pourtant, c’est la première ville de plus de 10 000 habitants à être passée au 100% bio dans ses cantines scolaires, depuis 2011. Une politique couplée à un plan d’aide à l’installation de producteurs locaux, qui permet à un grand nombre de personnes de faire leur seul repas équilibré de la journée à un prix correct. Maintenant, Grenoble s’y met et vise 100 % de bio en restauration scolaire d’ici 2020, alors que pour le même horizon Paris – qui s’approche déjà des 30% en moyenne – vise les 50%.
Les locaux contre le low-cost
L’installation de producteurs locaux, justement. On a souvent tendance à opposer bio et local, comme si l’une des caractéristiques excluait l’autre. ÉVIDEMMENT, on peut se retrouver avec de la nourriture locale pleine de pesticides, et du bio industriel qui vient de l’autre bout du monde. Ce dernier sera par exemple moins intéressant au niveau santé : la maturité à laquelle on récolte les fruits et légumes – donc la proximité entre producteurs et consommateurs – est un facteur essentiel au niveau nutritionnel.
Mais cette question ne se pose bien souvent pas, pour la simple raison qu’en moyenne, toujours selon l’agence Bio, 78% des produits bio achetés en restauration collective sont d’origine française, et plus de la moitié d’origine régionale. En fait, réfléchir au bio en restauration collective oblige à revoir la taille des circuits d’approvisionnement, afin d’économiser sur les marges des intermédiaires. C’est même une des clés permettant d’éviter de faire exploser les prix des repas. Et ça tombe bien, puisque ça crée de l’emploi local et permet l’installation de nombreux nouveaux paysans. C’est comme ça que Saint-Etienne (171000 habitants) a fait baisser le prix de ses repas en passant au bio : plus de 40% de la nourriture étant issue de circuits courts, ça a permis une baisse du prix du repas par rapport à l’avant-bio. En revanche, l’objectif du 100% bio affiché – et réalisé – jusqu’ici a été abaissé à 80% récemment pour augmenter la part de nourriture issue de circuits courts, et permettre plus d’installations et de conversions de paysans.
En terminant ce papier, je prends des nouvelles de nos vieux sénateurs. Passons les détails prise de têto-législatifs : en gros, ils ont à nouveau rejeté le projet de loi qui contenait le fameux amendement. Chasseing et Nougein, entre autres, ont à nouveau voté contre.
Bien sûr, on peut développer le rapport de force avec les politiciens pour qu’ils favorisent enfin l’intérêt général. Mais en attendant, pendant ce temps-là, ça avance. Moins vite, mais heureusement ça avance quand même. A Mouans-Sarthoux (Alpes Maritimes), par exemple, on est arrivé au 100 % bio et local depuis 2012 sans surcoût. Et un sondage de 2013 y révèle que ça fait boule de neige : « deux tiers des familles déclarent avoir fait évoluer leurs propres pratiques alimentaires sur la base de ce que leurs enfants mangeaient dans les restaurants scolaires. » Salvateur.
La suite dans la prochaine Trousse : où en est-on en Corrèze ? Et quels sont les outils à disposition des communes et des habitants pour faire évoluer leurs cantines… ?
Ben




