
Pendant quinze étés, le Lot a eu pour hôte la figure majestueuse d’André Breton, le chef de file du surréalisme en quête de la « beauté convulsive ». Mais qui était exactement cet homme dont la pensée fulgurante a changé la façon de voir son époque ? Que faisait-il dans sa maison de Saint- Cirq-Lapopie, rendez-vous du groupe surréaliste jusqu’à sa mort?
Né en 1896 dans l’orne d’un milieu très modeste (son père était alors employé aux écritures dans une gendarmerie), il préfère la poésie à ses études de médecine, achevées au contact des « fous » rapatriés du front. En 1919 il écrit « Champs magnétiques », son premier texte automatique, avec Philippe Soupault, puis fait un détour par les dadaïstes, scandales et provocations, introduit par Tzara et Picabia. En 1922 il s’installe dans son logement-atelier de la rue Fontaine à Paris, au milieu des tableaux, masques primitifs et objets magiques dont il a entouré sa vie. Et c’est la naissance du surréalisme, avec la publication de son premier Manifeste, le jeu du « cadavre exquis ». Breton, pastichant le dictionnaire, définit le surréalisme comme un « automatisme psychique pur ». Il écrit Nadja, entre au PC avec plusieurs membres du groupe, avant de rompre quand il constate que la gauche est impuissante à lutter conter la montée des fascismes. Puis il publie l’Amour fou, ouvre une galerie d’art surréaliste. Une fille lui est née de son second mariage. Rencontre avec Trotsky au Mexique en 38, préparation de l’Anthologie de l’humour noir qui est interdite de publication en 40. Breton doit fuir à la Martinique, puis aux USA. En 1943, il rencontre élisa, la belle musicienne chilienne, « dans la rue glacée » de New York, où est également réfugié Zadkine.
Elle lui inspirera Arcane 17, un sommet poétique. Ils voyagent au Canada, Arizona, Nouveau-Mexique, Haïti, avant le retour surréaliste et des controverses tumultueuses (avec Sartre, Vailland…) On a décrit Breton comme le « pape du surréalisme », l’autocrate intolérant, figure de proue écrasante avec son visage marmoréen, sa crinière léonine, son discours lapidaire, ses colères homériques, ses jugements sans appel… Lui que les témoins décrivent doté d’un charme ma- gnétique, d’une grande autorité naturelle tout en étant plutôt timide, angoissé, paraissant souvent se tromper parce qu’il n’était pas toujours certain d’avoir trouvé. Sauf dans l’extraordinaire sûreté de ses choix artistiques, et le respect d’une ligne directrice qui se résume en trois mots : amour, poésie et liberté. Polémiste et pamphlétaire redoutable, marchand de tableaux à l’occasion (son œuvre littéraire se vendait mal), il a surtout été éveilleur des consciences, un « détecteur de poésie » comme disait son amie Césaire. Lorsque se dessine un mouvement mondialiste à l’appel d’Einstein qui dénonce le péril nucléaire, André Breton lui apporte son soutien. Saint-Cirq devient le point de ralliement du groupe surréaliste. Personne ici n’a soupçonné le nombre de grandes figures qui sont venues peindre, jouer ou aider les Breton à restaurer leur maison. Benjamin Péret, Man Ray, Max Ernst, Toyen, pour ne citer que les plus célèbres. Le surréalisme à ce moment là n’a plus tout à fait le même impact, mais reste terriblement actif derrière son chef de file : condamnation du « réalisme socialiste » en peinture, prises de position contre la guerre en Afrique du Nord (55), répression en Hongrie (56), le coup d’État gaulliste (58), soutien aux objecteurs de conscience et insoumis de la guerre d’Algérie, dénonciation des ratonnades à Paris, de la collusion De- Gaulle-Franco en 63… André Breton publie La clé des champs, Du surréalisme en ses œuvres vives, L’Art magique, Constellations, Le La. Contribue à de nombreuses revues littéraires et artistiques, participe à des expositions universelles du surréalisme, continue à révéler les jeunes talents. On est loin de l’image d’une œuvre arrivée au soir de sa vie, même si autour de lui dis- paraissent les vieux compagnons Éluard, Picabia, Péret, Bataille… La quête du beau se teinte de chagrins. Mais durant ses quinze étés dans le Lot, André Breton poursuit son amour du merveilleux, de la rencontre avec l’être ou l’objet extraordinaire : c’est la chasse aux papillons, la recherche de fossiles et de minéraux, la réalisation de poèmes-objets, collages, dessins. Avec les visiteurs, il invente de nouveaux jeux qui font jaillir l’inconscient dans la grande tradi- tion surréaliste : ainsi « l’un dans l’autre », portant sur l’analogie : un joueur sort et pense à un objet ; les autres choisissent de leur côté un objet sur lequel il devra se décrire en les amenant à deviner ce- lui qu’il a choisi. Ainsi « ouvrez-vous », où les participants réagissent spontanément à l’arrivée imaginaire de grandes figures du passé. Breton l’hypersensible est aussi asthma- tique, et les crises se font plus fréquentes. À la fin de l’été 66 à Saint-Cirq, les troubles respiratoires s’aggravent subitement: il est hospitalisé à Cahors puis ramené à Paris, où il meurt de crise car- diaque à Lariboisière, âgé de 70 ans. Sa tombe au cimetière des Batignolles porte pour épitaphe: « J’ai cherché l’or du temps ».
Philippe Seel







