
En 2011, élisant Dilma Rousseff à la tête de leur pays, les Brésiliens avaient espéré faire perpétuer les bienfaits des politiques de redistribution menées par le Président Lula durant son mandat (2003-2010). Mais l’ivresse populaire n’a pas tenu longtemps. En effet, les révélations sur les pirouettes budgétaires de Dilma Rousseff ont contraint celle-ci à la démission alors que se profilait pour elle un second mandat, courant 2016. Mais, l’opposition, qui, en la personne de Michel Temer, du très néolibéral Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), a pris la direction par intérim du pays, ne semble pas exempt de tout reproche. Elle vacille au rythme des scandales à répétition qui feraient passer nos Fillon, Ferrand et consorts pour des petits bras. Lula serait bien tenté par un retour aux affaires. Mais la mise en lumière de ses implications dans divers scandales de corruption (pots-de-vin dans les affaires PetroBras et plus récemment celles du géant brésilien du BTP, Odertbrecht) pourrait empécher sa candidature aux prochaines éléctions présidentielles, réclamées par les brésiliens.
Se savant sur un siège éjectable à tout moment, le pouvoir en place ne lésine pas dans les moyens utilisés pour affaiblir les mouvements de contestation et de lutte sociales. Criminalisation, faux procès, répression des activistes et meurtres (près de 1500 ont été reconnu officilement en vingt ans d’existence) font partie de l’artillerie employée contre les activistes, notamments ceux du Movimento dos Sem Terra (MST – Mouvements des sans terres).
Le plus grand mouvement populaire du Brésil et d’Amérique latine
Qu’est-il donc arrivé à ce pays tellement prometteur à tel point que Goldmann Sachs, une banque d’affaire dont presque personne n’ignore les prouesses, lui prévoyait, en 2003, une croissance annuelle de son PIB à 25% à l’horizon 2024 ?
En fait, la période faste de l’économie brésilienne, attestée par une croissance à deux chiffres dans les années 2000, n’a pas profité à toutes catégories sociales. Déjà, le libéralisme économique, imposé sous la dictature militaire (1964–1985), faisait la part belle aux grandes entreprises et à la concentration des terres agricoles, dont près de la moitié sont aux mains de 2% des propriétaires.
Le MST se situe à la convergence de plusieurs mouvements de défense de la petite paysannerie brésilienne. La Ligue paysanne et le Mouvement des agriculteurs sans terre du Rio Grande do Sul naquirent dans les années 50 mais furent illégalisés durant la dictature militaire de droite. L’occupation en 1976 de la fazenda Anoni (domaine agricole de très grande taille, 1000 hectares en moyenne), dans l’Etat de Rio Grande do Sul, avait été l’une des faits marquants de la lutte paysanne au Brésil. Longtemps dans la clandestinité, puisque illégalisé, le MST fut créé officiellement en 1983, alors que la dictature vivait ses dernièrs jours.
L’ascencion du Mouvement était d’autant plus fulgurante que se mettaient à jours les conséquences d’une politique libérale qui avait contraint en l’espace de 20 ans, plus de trente millions de paysans à l’exode afin de laisser place aux vastes plantations de café (que l’on retrouve dans nos expresso), de soja (dont rafollent nos limousines). L’idéal paysan collectiviste du mouvement a attiré en son sein des millions de ruraux expropriés et des habitants des favelas.
L’on connait le MST par les occupations massives par des centaines voire de milliers des familles de terres jugées non productives, donc laissées à l’abandon par les propriétaires fonciers. Ces acampamentos, sont des campements sauvages de plusieurs centaines de familles, destinés maintenir la pression sur les autorités afin d’obtenir la libération de lots de terre pour leur installation légale. Ainsi, les familles installées sur les assentamentos forment des coopératives agricoles.
Le MST n’est affilié à aucun parti politique, mais vise à instauré une réforme agraire par l’expropriation des gros propriétaires terriens et l’attribution des parcelles aux personnes qui la travaillent en utilisant des pratiques inspirées de l’agriculture écologique, sans intrants de synthèse. Le MST fonctionne en réseau sur le territoire brésislien, sur un mode d’organisation paritaire entre hommes et femmes. Ainsi, les luttes menées par le MST ne se limitent par à la seule redistribution de la terre mais visent l’instauration des conditions pour une agriculture paysanne, familiale et vivrière.
Fortunes diverses !
Le MST a profité du vent d’ouverture politique qui suivit la dictature militaire. Mais, la réforme agraire appelée des ses vœux tarde à venir. En cause l’énorme influence de l’oligarchie féodale et militaire sur le devenir du pays. Par exemple, la nouvelle Constitution de 1988 exempte les fazenda de toute fonction sociale. Parallèlement, le nombre de parcelles déclarées non productives et donc légalement expropriables est passé de plus de deux millions à cinq-cent mille.
L’arrivée au pouvoir de Fernando Henrique Cardoso (1995-2002), qui se montrait en faveur de la redistribution des terres, a permis de multiplier les occupations foncières. Ainsi en 1999, près de 15 millions d’hectares de terre ont été expropriés, plus de 250000 familles ont été installées. Dans les assentamentos, des milliers d’école sont entièrement gérées par les paysans. De même, les jeunes sont sensibilisés, formés à la culture et à la lutte politique.
L’arrivée au pouvoir du président Lula en 2003, célèbre pour sa bolsa familia (allocations sociales en direction des familles les plus modestes), s’est accompagnée d’une intensification des actions du mouvement. Dans le sillage de Lula, la présidence de Dilma a engendré un réel espoir pour la cause des exlcus du système. Mais, très vite les activistes du MST se sont rendu compte que plus que jamais les intérêts des grosses entreprises et de l’agroindustrie sont défendus par les politiques. La destitution par la Cour suprème de Dilma Rousseff pour corruption n’a fait que confirmer ce sentiment.
La lutte continue
Le Mouvement des sans terre est plus jamais au premier front pour pour l’avenir du Brésil. De fait, le MST reste la seule force d’opposition face au pouvoir. Il est considéré comme une menace pour le développement du pays. Le Brésil se place en seconde position parmi les pays exportatrices de produits agroalimentaires. C’est dire que les luttes ont changé d’échelle. L’adversaire n’est plus tant le propriétaire terrien que des intérêts financiers de conglomérats de l’agroalimentaire.
Plus récemment, le 8 mars dernier, des milliers de femmes ont occupé des terres appartenant à un homme d’affaire dans l’agroalimentaire, récemment emprisonné pour … corruption.
Profitant de cette période de transition politique, le MST appelle à une refonte globale des institutions brésiliennes. Pour ce faire, il réclame du futur gouvernement l’organisation d’une assemblée constituante et l’application d’un plan populaire d’urgence pour sortir le Brésil de cette crise politique qui n’a que trop duré.
Rajo Rakotoarivonjy




