
Désolé de faire mon instituteur mais je voudrais revenir sur un point de vocabulaire : faudrait arrêter de parler du pouvoir d’achat. Le pouvoir d’achat ! Encore un mot qu’on nous a foutu dans la bouche avec le lait du biberon.
Ce serait donc un pouvoir que d’acheter ? T’imagines Simone à l’épicerie : Bonjour ! Je viens exercer mon pouvoir ; vous me mettrez un paquet de vermicelles, et une boîte de pâtée pour Filou qui lui, n’a aucun pouvoir. Non. Faut arrêter. Conférer à l’acte d’acheter un quelconque pouvoir, c’est accepter les principes du Marché. Le Marché impose les coûts et la valeur des produits, selon des fluctuations spéculatives qui nous échappent. Alors là oui, le type qui peut faire s’effondrer le prix du quintal de riz, en conservant par exemple les stocks pour les écouler plus tard, plus cher, alors là, oui, ce type a une forme de pouvoir, de vie ou de mort même, sur ceux qui aimeraient bien, comme Simone, acheter un peu de riz pour pas crever. Mais Simone, non ! Elle dispose de quelques billets et de quelques pièces, d’un livret A, d’un bout de retraite pour lui permettre de vivre, ou de survivre – ça dépend du prix du riz -, mais en aucun cas elle n’exerce un pouvoir, et c’est pareil pour la grande majorité des congénères qui constituent mon paysage quotidien. Hé les gars ! faut arrêter de parler comme ceux qui nous oppressent, faut parler avec nos mots, vous savez, appeler un chat un chat, dire par exemple : Putain, j’ai moins de thunes qu’avant ! Ça va être raide pour finir la semaine ! Plutôt que : J’ai encore perdu du pouvoir d’achat ! Et puis (oui, je sais, on dit pas « et puis », on dit « et », ou « puis », pas les deux) Et puis donc, si tu veux en exercer un de pouvoir, ce serait justement de pas acheter, le pouvoir de pas achat. Genre tu te dirais : Tiens, je vais pas acheter l’IPhone 12, je vais rester sur mon Iphone 1, à vapeur mais qui marche bien. Tiens je vais pas acheter une bagnole neuve, électrique, GPL, je vais réparer ma 4L ; tiens, je vais pas acheter une télévision à écran plat, je vais d’ailleurs pas acheter de télévision du tout, tiens… Mais bon, c’est pas comme ça que ça se passe. Parce que le mot est bien choisi : le pouvoir ! Le pouvoir. T’imagines jusqu’à quel point tu réduis ton existence, si ton pouvoir ne s’exerce que sur un paquet de nouilles…
Alors si vous en voulez du pouvoir, je vais vous en donner. Celui d’aller se promener le dimanche avec vos gosses, à fabriquer des moulins sur les ruisseaux, pas à Jardiland, non, dans la vraie nature, celle avec de la boue par terre et des feuilles mortes, des ronces et des bestioles. Le pouvoir de prendre son temps, par exemple en ne prenant pas l’autoroute, celui de flâner sur les nationales chiantes en se guidant avec une carte Michelin en papier – rappelle toi c’est super chiant à plier, et l’endroit où tu veux aller c’est toujours sur le pli déchiré – ou un sextant (mais c’est moins pratique !). Le pouvoir de ne rien faire, de s’ennuyer sur un banc à regarder passer la vie. Le pouvoir de faire tout un tas de trucs que je vous laisse inventer, sans carte bleue, sans portefeuille, celui de vivre sans être répertorié dans un aucun chiffre.
Et, comme disait le père Jaurès : « Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots. » Alors ne nous laissons pas mettre à mal, ne nous laissons pas mettre en mots.
Ructor Vigo




