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La Trousse Corrézienne

LTC 15, Société · 3 novembre 2017

Les illusions vertes

« Que sommes-nous en train d’essayer de rendre durable ?

La vie sur Terre ou la civilisation industrielle ?

Nous ne pouvons pas avoir les deux. »

Kim Hill1

Dans une situation de propagande acharnée, souvent relayée par de bonnes intentions, la supposée légitimité des énergies dites « renouvelables », également qualifiées de « vertes » (car tout se doit d’être repeint en vert), envahit l’esprit public. N’est-il pas naïf de qualifier ces énergies de « vertes », donc de les présenter comme écologiques ?

Les énergies prétendues « renouvelables » font appel à des « technologies [qui] nécessitent des matières premières non renouvelables, en grandes quantités, et donc des pratiques extractivistes nuisibles à l’environnement, doublées de formes d’exploitations sociales, comme toutes les activités minières, ce qui n’est jamais discuté par leurs promoteurs. Un exemple : la construction de panneaux solaires, pour prendre l’industrie perçue comme la plus « propre », requiert, entre autres, les matériaux suivants, listés en avril 2016 par le site Resource Investor : l’arsenic, l’aluminium, le bore, le cadmium, le cuivre, le gallium, l’indium, le minerai de fer, le molybdène, le phosphore, le sélénium, le silicium, l’argent, le tellure et le titane. […] Si l’on prend en compte toute l’énergie grise nécessaire à leur déploiement, leur caractère soutenable (écologique) est immédiatement remis en question […]. »2 En outre, ces énergies, plus intermittentes et plus diffuses, nécessitent un usage de métaux en plus grande quantité par kWh produit, et, pour une part, de métaux plus rares.

Par ailleurs, selon Philippe Bihouix3, ingénieur spécialiste des métaux, nous sommes confrontés à trois limites quant au recyclage des métaux utilisés4. L’une de ces limites est mineure ; il s’agit de l’entropie, c’est-à-dire l’usure liée au deuxième principe de la thermodynamique mis en évidence par Nicholas Georgescu-Roegen : on ne recycle jamais à 100 %. Surtout, existent deux limites majeures que sont l’existence d’alliages et l’usage dispersif. Les alliages n’excluent pas le recyclage, mais induisent une dégradation de la matière qui servira pour des usages moins exigeants. La dispersion résulte de l’usage de métaux en quantité minime, parfois sous forme chimique, et sans recyclage possible. Ces trois limites sont applicables aux énergies dites « renouvelables ». Considérant cela, ce qualificatif apparaît quelque peu abusif.

Le déploiement à grande échelle de ces énergies est donc insoutenable selon les lois de la physique et intolérable selon des critères écologiques.

« Croissance verte » ?

Nous constatons en outre que ces énergies soi-disant « renouvelables » censées se substituer aux autres s’y ajoutent dans les faits, donc ne concourent à réduire ni la prédation des réserves d’hydrocarbures ni les émissions de gaz à effet de serre5. L’inverse se produit dans la mesure où le déploiement de ces sources d’énergie nécessite l’usage de ressources fossiles (extraction, transport, fabrication, etc.). Et l’énergie nécessaire à la fabrication des éoliennes et des panneaux photovoltaïques en Chine est largement issue du charbon. Dans notre société dispendieuse, le développement de ces énergies ne peut donc résoudre le problème de la surexploitation des ressources renouvelables et non-renouvelables ; il l’aggrave.

« En réalité, le développement des énergies renouvelables ne permet pas, et ne permettra pas, de maintenir notre niveau effarant de dépense énergétique et d’absorber la croissance continue de notre consommation matérielle. Il est insensé de croire que l’on peut réduire les émissions de gaz à effet de serre significativement sans réduire massivement notre consommation énergétique. De ce point de vue, la « croissance verte », qui élude la question de nos modes de vie, est une mystification absolue. Les chiffres le montrent aisément »6 explique Philippe Bihouix, qui montre comment la « croissance verte » aggrave certains problèmes écologiques, en raison notamment de l’usage de matières rares et de la difficulté de leur recyclage7. Plus c’est high tech, moins c’est recyclable. « Avec la croissance « verte », écrit-il, ce qui nous attend à court terme, c’est une accélération dévastatrice et mortifère de la ponction de ressources8, de la consommation électrique, de la production de déchets ingérables, avec le déploiement généralisé des nanotechnologies, des big data, des objets connectés. »9 ajoute Philippe Bihouix.

Plus largement, « si toute la production d’énergie industrielle était, ou plutôt, pouvait être, « verte » ou « propre » ou « renouvelable », l’humanité industrielle cesserait-elle de détruire, polluer, contaminer, et épuiser la planète ? » interroge Nicolas Casaux10. La question de la production d’énergie ne constitue qu’une infime partie du problème. Et réduire les émissions de CO2 ne rend pas notre mode de vie soutenable. « Ce qui est en jeu n’est autre que la poursuite de la fuite en avant technologique au-delà du pétrole et de l’atome ; la perpétuation de l’emprise technicienne sous les atours du Nouvel Ordre Vert. »11 Devons-nous poursuivre la prédation sous des habits verts ?!

Dans une de ses vidéos, Bridget Kyoto (Laure Noualhat) disait avec humour : « si un jour on vous parle de croissance verte, riez jaune, ou voyez rouge, parce que c’est qu’on vous prend vraiment pour des bleus. »12

Quelle orientation ?

Finalement, les adjectifs « vert », « écolo », « propre », « durable » ou même « renouvelable » ne sont destinés, comme la novlangue de 198413, qu’à empêcher la réflexion, la remise en cause du monde tel qu’il (ne) va (pas), donc à permettre la perpétuation fantasmée d’un système basé sur un mode de vie qui ne peut plus fonctionner, car démesuré, inadapté aux conditions de la vie sur Terre.

Tout cela paraît désespérant ? S’il est certain que notre civilisation n’est pas durable, qu’il faut en faire le deuil donc sortir du déni, envisager la façon de la transformer afin de la rendre le plus possible compatible avec les impératifs écologiques, en s’inscrivant par exemple dans la logique du « catastrophisme éclairé » théorisé par Jean-Pierre Dupuy14, constitue aussi un enjeu, un projet, enthousiasmants, tant intellectuellement que pratiquement.

Il convient de se poser les bonnes questions. Pour le sujet qui nous concerne ici : « Pourquoi tant d’énergie ? Pour satisfaire quels besoins ? Pour mener quel genre de vie ? »15

« Face aux défis de notre époque, l’imagination et l’inventivité demeurent indispensables ; mais plus que de les mettre au service d’un développement de nos potentialités techniques dont on oublie d’interroger le sens et la finalité, c’est autour d’une refondation de l’activité politique et de l’organisation socioéconomique, autour de l’expérimentation de nouvelles formes de vivre-ensemble, qu’il s’agit de les déployer. »16

1 – Kim Hill, « Le développement durable est en train de détruire la planète ! », Stories of creative ecology, août 2012 ; traduit par Le Partage (http://partage-le.com/2015/10/le-developpement-durable-est-en-train-de-detruire-la-planete/).

2 – Nicolas Casaux, « Les énergies « renouvelables » ne font que continuer la civilisation industrielle », Reporterre, février 2017 (https://reporterre.net/Les-energies-renouvelables-ne-font-que-continuer-la-civilisation-industrielle).

3 – Un des mérites de Philippe Bihouix est de lier la problématique de l’énergie à celle des ressources en métaux, montrant leur interdépendance : il faut de plus en plus de métaux pour produire de l’énergie, et de plus en plus d’énergie pour extraire les métaux, ce qui conduit à une impossibilité matérielle.

4 – Philippe Bihouix, « La croissance verte est une mystification absolue », entretien dans Reporterre, juin 2015 (voir « Pour aller plus loin »).

5 – À quoi bon développer des centrales photovoltaïques en Corrèze ou de l’éolien (aérogénérateurs) maritime par exemple, si on implante des panneaux publicitaires lumineux comme c’est honteusement le cas dans les villes corréziennes, si on développe la domotique dans les bâtiments, si on prépare la ville connectée (smart city), etc. ?

6 – Philippe Bihouix, op. cit..

7 – Philippe Bihouix, conférence « Les métaux et l’avenir de la technique : vers l’âge des low tech », 2015 (https://vimeo.com/126497350, à 36’).

8 – [Note hors citation] Au nom de la « croissance verte », on met en service des mines afin d’obtenir les ressources rares indispensables aux nouvelles technologies qu’elle nécessite.

9 – Philippe Bihouix, dans Collectif, « Crime climatique stop ! » (voir « Pour aller plus loin »).

10 – Nicolas Casaux, op. cit..

11 – Frédéric Gaillard, « Le soleil en face – Rapport sur les calamités de l’industrie solaire et des prétendues énergies alternatives », L’Échappée, 2012, p. 99.

12 – Bridget Kyoto, « La croissance verte », juin 2012 (https://www.youtube.com/watch?v=oZ6S5LFh46s).

13 – George Orwell, « 1984 », 1949.

14 – Jean-Pierre Dupuy, « Pour un catastrophisme éclairé – Quand l’impossible est certain », Seuil, 2004. Il s’agit de faire comme si la catastrophe allait se produire en prenant les initiatives permettant d’éviter cette issue.

15 – Arnaud Michon, « Le sens du vent – Notes sur la nucléarisation de la France au temps des illusions renouvelables », Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2010, p. 88.

16 – François Briens, « Il n’y a pas de solution technologique à la crise écologique », Reporterre, août 2017 (https://reporterre.net/Il-n-y-a-pas-de-solution-technologique-a-la-crise-ecologique).

Pour aller plus loin :

Livres :

– Philippe Bihouix, L’âge des low tech – Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, 2014.

Plus spécialisé :

– Philippe Bihouix & Benoît de Guillebon, Quel futur pour les métaux – Raréfaction des métaux : un nouveau défi pour la société, EDP Sciences, 2010.

Accessoirement, plus polémiques :

– Arnaud Michon, Le sens du vent – Notes sur la nucléarisation de la France au temps des illusions renouvelables, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2010.

– Frédéric Gaillard, Le soleil en face – Rapport sur les calamités de l’industrie solaire et des prétendues énergies alternatives, L’Échappée, 2012.

Sur Internet :

– Le plus important, ce texte de Philippe Bihouix « Du mythe de la croissance verte à un monde post-croissance », rédigé pour l’ouvrage collectif Crime climatique stop ! – L’appel de la société civile, Seuil, 2015 : https://sniadecki.wordpress.com/2017/05/24/bihouix-lowtech/.

– Sur le même sujet, un entretien avec Philippe Bihouix dans Reporterre, juin 2015 : https://reporterre.net/La-croissance-verte-est-une-mystification-absolue.

– De Philippe Bihouix encore, une conférence vidéo : « Les métaux et l’avenir de la technique : vers l’âge des low-tech » (2015) : https://vimeo.com/126497350 (50’).

– Un texte : « La production énergétique n’est ni renouvelable ni soutenable » de Steven Smith, avril 2011, traduit par Le Partage : http://partage-le.com/2016/01/lenergie-nest-ni-renouvelable-ni-soutenable-par-steven-smith/.

– Un article : « En Chine, les terres rares tuent des villages », par Cécile Bontron, Le Monde, juillet 2012 : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/07/19/en-chine-les-terres-rares-tuent-des-villages_1735857_3216.html.

– Sur l’effondrement à venir si nous ne changeons pas de cap, une conférence vidéo : « L’effondrement qui vient » de Pablo Servigne & Raphaël Stevens (2015) : https://vimeo.com/126643667 (57’).

La voiture électrique

Dans Tullemag1, une voiture-taxi électrique était présentée comme « écolo ». On n’en est plus surpris, mais cela montre que les pouvoirs (politiques et économiques) maîtrisent le langage et les représentations2, et à quel point l’effort intellectuel doit être maintenu avec constance afin de nous maintenir hors de l’emprise de représentations manipulatrices (ou elles-mêmes manipulées). Les mots sont importants.

On devine aisément que le véhicule électrique est globalement plus nuisible que celui à moteur thermique. Si son usage peut s’avérer bénéfique en milieu urbain, n’oublions pas que l’énergie électrique doit être produite, donc que la pollution n’est que déplacée. De plus, une déperdition de l’énergie électrique a lieu durant le transport entre le lieu de la production et celui de l’usage. Il faut donc produire davantage qu’il ne sera consommé ! Surtout, favoriser la voiture électrique, de par l’importance de la demande que cela implique, c’est s’en remettre au nucléaire. En cela, la volonté affichée par le nouveau gouvernement d’interdire la vente de voitures neuves à moteur thermique en 20403, tout en respectant l’engagement de porter la part du nucléaire à 50 % de la production d’électricité d’ici 20254, apparaît comme une contradiction (à moins d’envisager un déploiement dévastateur et irréaliste des énergies prétendues « renouvelables »). Si nous considérons enfin les batteries nécessaires à cet usage, nous pouvons conclure que le bilan du véhicule électrique est désastreux.

Plus largement, la « voiture propre » n’existe pas et ne pourra exister. Même en imaginant qu’elle fonctionne avec une impossible énergie propre, sa production nécessite beaucoup d’énergie et de matière (l’énergie grise5) dont une large part ne pourra pas être recyclée6.

1 – N° 122, février-mars 2017, p. 18 (http://ville-tulle.fr/sites/default/files/tulle122.pdf).

2 – Dans ce cas, nous ignorons s’il s’agit d’une manipulation ou si les rédacteurs se font inconsciemment le relais de cette tromperie dont ils sont eux-mêmes victimes.

3 – D’après le plan climat présenté par Nicolas Hulot (%%A(https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/2017.07.06%20DP_plan_climat.pdf|https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/2017.07.06%20DP_plan_climat.pdf)%%).

4 – Selon la loi de transition énergétique (https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000031044385).

5 – L’estimation de l’Ademe varie de 18000 à 35000 kWh d’énergie grise par véhicule thermique produit, selon le type de véhicule. Celle d’un véhicule électrique est plus élevée, et pire encore pour un hybride.

6 – D’ailleurs, comme l’explique Philippe Bihouix, les matériaux composites de plus en plus utilisés sont moins recyclables ou moins valorisables : de qualité inférieure, ils sont « décyclés », utilisés pour des usages moins exigeants. En outre les véhicules incorporent de plus en plus d’électronique, peu recyclé.

Christophe Gibiat

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