Daniel Pennac, quand il écrivît Au bonheur des ogres, ne se doutait peut-être pas qu’il serait le précurseur d’une odieuse idée : Son personnage principal, Benjamin Malaussène exerce la profession de « bouc émissaire » dans une grande chaîne de magasins ; il sert de « fusible » entre les clients mécontents et la « marque » ; les clients – finalement humains – abandonnent leur récriminations devant la mine déconfite de Malaussène.
Ce que n’avait pas prévu Pennac, c’est que cette idée serait reprise et – largement – améliorée : pas besoin d’embaucher un salarié supplémentaire pour faire ce travail ; les « collaborateurs » béats, jouissant de leurs émoluments dans des magasins concurrents ou d’autres aspirateurs à frics, seront ravis de prendre sur la gueule les éructations lacrymales de la clientèle insatisfaite.
Ils leur diront aux payeurs inconvenants : qu’ils ne peuvent rien faire, qu’il faut prendre sur soi, qu’ils sont désolé mais que le grand capital broie n’importe lequel d’entre-nous et qu’il ne faudrait quand même pas s’en prendre trop vertement à eux… pauvre salarié « collaborateur » qui ne fait qu’appliquer le règlement, certes, discutable, mais jamais discuté…
Alors, j’ouvre ma gueule, je maudis cette jeune vendeuse qui m’explique que si j’avais cassé (volontairement, s’entend) les lunettes de mon mioche, la garantie aurait fonctionné ; mais que des traces de morsures de chiens ne rentre pas en considération… qu’elle n’y peut rien, qu’elle aimerait pouvoir m’aider mais que c’est trop tard… qu’elle est vraiment désolée, tout ça quoi… alors je ferme ma gueule…
Ils sont appelés « collaborateurs », n’ont aucun pouvoir décisionnaire, ne se rebellent pas – peut-être n’en ont-ils pas envie ! Ils sont devenus les premiers représentants d’une « entité » invisible, acquiescent aux décisions de l’entreprise qu’ils « aiment », n’est-ce pas ? Ils chantent pour elle d’ailleurs, ils tournent des « clip » pour elle ; ils collaborent et montrent leur cul ; ils seront en première ligne pour contrer la « révolution » qui ne viendra jamais… Ils sont déjà en première ligne et ils ne voient rien ; ils ne comprennent rien putain !
Pluton 427




