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La Trousse Corrézienne

LTC 14 · 8 septembre 2017

Le marchand de sable et les éveillés — première partie

« Le marchand de sable et les éveillés »

Monsieur Sandeur, Précepteur de la Taxe sur le Recyclage, était l’un d’entre eux. Avec la promesse d’une paye un peu plus conséquente, il fut facile de le convaincre de boire la potion. Sous l’effet du philtre, lui et tous ses collègues purent travailler au Cabinet sans plus jamais s’arrêter ni se reposer, pas même lors des festivités célébrant l’anniversaire du Roi.

Tous ses serviteurs venaient en effet d’être traités contre la Maladie du Sommeil ! Ceux-ci travaillaient tous les jours sans discontinuer, depuis le lever du soleil, avant le que le Roi ne se lève, jusqu’au suivant, bien après que le dernier de ses domestiques se soit couché, et ce sans effets secondaires apparents.

Pourtant, il n’y avait pas plus de travail à effectuer et bientôt, les moins efficaces des Éveillés furent congédiés les uns après les autres. Monsieur Sandeur avait pu constater que des économies étaient réalisées, çà et là, mais il remarqua surtout que c’étaient les coffres de l’Apothicaire du Roi qui se remplissaient.

Madame Sandeur travaillait dans le même Cabinet que son mari – c’est là qu’ils s’étaient rencontrés–, mais celle-ci avait refusé la décoction et c’est sans nourrir de regrets qu’elle quitta son emploi. Elle venait en effet d’apprendre qu’ils attendaient un heureux événement. Par chance, Monsieur Sandeur travaillait pour deux ; bientôt pour trois.

Les Sandeur habitaient une studette, certes modeste, mais dont ils étaient propriétaires, dans l’un des anciens Hôtels Royaux d’un faubourg de la capitale, revendu et transformé en Condominium par feu le Père du Roi, moins dépensier et mieux avisé que son fils.

Les voisins des Sandeur, Monsieur et Madame Panurgh, ne s’étaient pas gênés pour donner leur avis. « Quand même, Monsieur Sandeur qui vous abandonne chez vous ainsi, dans votre état ! Et puis ce Philtre d’Éveil, quel scandale ! Le sommeil, c’est sacré, tout de même ! » Madame Sandeur les entendait en souriant, mais ne les écoutait pas.

Leur fils, Dom, est arrivé le jour prévu. Son père, qui avait pris une journée de congé, put même assister à la naissance. Ce fut la seule journée qu’ils passèrent ensemble. Jusqu’à son troisième anniversaire, Dom était systématiquement pris de crises de larmes inconsolables les rares fois où il voyait son père qu’il considérait, à juste titre, comme un inconnu. Toutefois, Dom eut une enfance classique. Chez tous ses camarades de classe, au moins l’un des deux parents était en effet un Éveillé.

Loin d’être un cancre, Dom aimait l’École Royale, qui était réservée aux familles des serviteurs du Roi, mais il attendait avec impatience son moment préféré de la journée, lorsque que sa mère, après l’avoir bordé dans des draps frais, lui lisait un conte. Souvent, Dom s’endormait en cours de lecture et sa mère soufflait doucement la bougie. Lorsqu’il se réveillait dans la nuit, il rageait d’avoir succombé au Marchand de Sable et de devoir attendre le lendemain pour entendre la suite de son histoire.

Dom grandit et même s’il savait à présent lire, Madame Sandeur continua un temps de lui faire la lecture. Néanmoins, de plus en plus souvent, il s’éveillait en pleine nuit, rallumait la bougie et reprenait là où sa mère s’était arrêtée.

Certes capable, Dom étudiait peu. Ses résultats n’étaient que passables, mais personne dans son foyer n’était plus là pour s’en inquiéter, car sa mère avait dû accepter un poste de préparatrice à l’Officine de l’Apothicaire. Elle n’avait toujours pas pris le Philtre d’Éveil, mais travaillait du matin jusque tard dans la nuit, et avait cessé de lire des histoires à Dom.

De plus en plus fréquemment, alors que mille pensées lui occupaient l’esprit, Dom peinait à trouver le sommeil. Progressivement, cette lutte pour s’endormir devint de plus en plus longue, à mesure qu’il grandissait, que sa voix muait et que son pubis s’assombrissait. C’est sa mère qui remarqua que quelque chose ne tournait plus rond : plusieurs fois, alors qu’elle rentrait de son travail tard dans la nuit, elle surprit Dom plongé dans ses lectures, en pleine nuit, alors qu’il aurait dû être épuisé de sa journée.

Il fallut se rendre à l’évidence. Tout comme son père qui avait pris le Philtre d’Éveil, Dom ne dormait plus…

Suite et fin au prochain numéro.

Il fallut se rendre à l’évidence. Tout comme son père qui avait pris le Philtre d’Éveil, Dom ne dormait plus.

« C’est pareil dans tout le Royaume ! » avait confié à sa mère l’un des herboristes qui travaillaient avec elle chez l’Apothicaire du Roi. « Tous ceux dont au moins l’un des parents a été traité contre le sommeil ont été soignés par le sang. Le philtre est héréditaire. Et l’Apothicaire est furieux à cause de ce manque à gagner ! » Toutefois, rien ne changea pour Dom, si ce n’est qu’il se consacra mieux à l’école le jour et consacra ses nuits, entièrement libres, à faire ce que bon lui semblait.

L’année de l’obtention de son Brevet d’Études Royal, Dom perdit ses deux parents. Aux obsèques de son père, le Roi vieillissant proposa à Dom de travailler dans le même Cabinet que son père. Cela faisait maintenant plusieurs années que le Philtre d’Éveil était disponible et la Maladie du Sommeil avait été pour ainsi dire éradiquée. Le Roi attendait donc de ses serviteurs qu’ils consacrent à leur emploi la totalité de leur temps, nuits y compris, pour qu’en retour ils gagnent plus d’argent et prennent mieux soin de leur famille. Dom n’était pas intéressé par un tel mode de vie et s’inscrivit au cursus de sciences naturelles de l’Université Royale, malgré un goût modéré pour les études.

Malheureusement, son maigre héritage et l’argent mis de côté par ses parents durant leur vie et leurs nuits de labeur furent vite épuisés et les résultats scolaires de Dom l’avaient privé de Bourse. Il se rendait donc aux cours magistraux le jour et récurait les Écuries du Royaume la nuit afin de payer les frais d’inscription. Certains même l’enviaient, car il n’avait pas eu à débourser un sou pour devenir l’un des premiers Éveillés de naissance. Pourtant, Dom aurait aimé dormir encore, ne serait-ce qu’une fois…

À l’issue de ses études, sans autres perspectives, Dom accepta une offre de travail chez l’Apothicaire du Roi. Il manquait certes d’ambition, mais l’Apothicaire avait vu en lui un employé brillant, obéissant et qui ne ferait pas de vagues. Ce dernier ignorait à quel point il s’était trompé.

Les préparateurs et préparatrices appréciaient l’humilité de Dom, mais il était mal considéré par les autres savants de l’Officine parce qu’il déclinait tout travail nocturne. Il avait pourtant été vacciné par le sang de son père, et chez l’Apothicaire, les heures de nuit étaient payées double !

Dom n’en avait que faire : lorsqu’il avait compris à quel point il lui était facile de se procurer les ampoules du Philtre d’Éveil stockées à l’Officine, il s’était enfin découvert un but.

Les mieux payés de ses collègues vivaient dans des demeures modernes, désormais dépourvues pour des raisons évidentes de chambres à coucher et parfois même de fenêtres, mais pour sa part, Dom habitait encore la studette dont il avait hérité. Toutes les nuits, des mois durant, il y travailla fiévreusement à l’élaboration d’une potion qui allait tout changer.

Un soir, il ingéra dans la chambre de sa studette une énième itération et il sombra avant d’avoir pu atteindre son minuscule lit d’enfant. Il venait d’inventer l’Antidote au vaccin contre la Maladie du Sommeil. À compter de ce jour-là, ses voisins les Panurgh ne le saluèrent plus quand ils se croisaient sur leur palier ou dans les escaliers du Condominium : ils s’étaient sentis obligés de se plaindre auprès du concierge des ronflements de Dom, entendus à travers les cloisons trop fines.

Lorsqu’il eut perfectionné le procédé et détourné en quantités suffisantes le matériel et les produits nécessaires à sa production, Dom donna enfin sa démission, fabriqua un lit à sa taille, insonorisa sa chambre et y installa son laboratoire domestique.

Quelques lunes plus tard, au cœur de la nuit, alors que tout les habitants du Condominium étaient au travail, Dom fut extirpé de son précieux sommeil. On avait frappé à sa porte et il avait encore oublié de mettre ses bouchons d’oreille.

« Quel gâchis ! » pensa-t-il. « Ils savent que je dors les jours impairs… La peste soit de cet importun ! » Les affaires de Dom, parce qu’illégales, étaient très lucratives, mais il n’avait malheureusement plus un seul moment de paix.

On toqua de nouveau et Dom entrouvrit sa porte :

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

« Je cherche l’Antidote. J’ai besoin de dormir. »

Dom ne dit rien. Il n’aimait pas que l’on se présente chez lui sans recommandation. Mais maintenant qu’il était réveillé…

« C’est bien vous, le Marchand de Sable ? » continua la voix de l’Éveillé.

Dom ouvrit sa porte et soupira :

« C’est bien moi. Entrez… »

Goulven

Du papier, des crayons, pas de pubards.

Le papier, c'est encore mieux.

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