
Arrivé à Chamboulive où il se rend ce jour-là depuis Beynat où il habite, Yves raconte qu’à l’approche du giratoire de la Combote, à Naves, que certains locaux désignent du nom de « la cruche » – il pourrait figurer au palmarès des ronds-points ridicules du département – il aperçoit déjà à bonne distance une foule jaune et une multitude de gyrophares. L’automobiliste hasardeux sait qu’il devra se montrer patient et complaisant. Yves, qui se rend chez des amis pour y déjeuner, parvient à s’attirer les faveurs de quelques « gilets jaunes » du barrage filtrant en sortant un saucisson et une boîte de pâté maison. Car Yves élève et transforme des porcs « culs-noirs ». Ce bakchich lui vaut d’être le premier invité arrivé.
Ce samedi ensoleillé de novembre, pour la première fois, rappelons-nous, se sont donné rendez-vous en de multiples points de convergence très fréquentés du réseau routier tous les anonymes mécontents du sort qu’on leur inflige depuis le sommet de l’État.
« Les gilets jaunes » : c’est désormais la formule métonymique qui désignera durablement cette France populaire indifférenciée gagnée du sentiment confus d’être redevenu tantôt sujet du roi, tantôt objet de déréliction. Toujours victime des agissements de ceux d’en haut.
Au rond-point de Souilhac, à Tulle, en ce samedi matin, l’éclat du jaune fluorescent dont sont vêtus les manifestants, assemblée aux quatre cinquièmes masculine, tranche avec l’ambiance sonore plutôt feutrée qui règne alors. Les automobilistes qui ont à circuler choisissent des itinéraires habituellement peu fréquentés pour éviter cette entrée de ville. Des conversations en petits groupes ne montent qu’un bourdonnement presque étouffé. Combien sont ces « gilets jaunes » ? Trois cents, quatre cents ? Pas un slogan, pas un calicot, tout juste une petite pancarte. D’aucuns arborent les couleurs bleu-blanc-rouge.
Besoin débordant de parole. On ne s’écoute pas. Pourtant, là, on s’entend. Chacun a ses griefs, ceux dont les médias, sous l’emprise de l’audimat et des chiffres de vente, se repaissent complaisamment. Chacun a ses raisons d’être là aujourd’hui avec d’autres qui n’ont en commun que le ressentiment qu’ils partagent à l’égard des élites. Et ces élites sont alors incarnées pour l’heure par un certain Emmanuel Macron.
Au milieu du rassemblement, Éric, un quinquagénaire un peu vieille France dans sa tenue vestimentaire classique, col de chemise boutonnée, dans son sérieux et dans son élocution presque surannée, très construite et posée, inspire l’empathie. Ce Tulliste de naissance et de filiation, qui a retrouvé en cette occasion une vieille connaissance oubliée depuis le temps des bancs de l’école, donne un récit pathétique et archétypal de l’existence des gens ordinaires. Né au début des années 1960, il est le produit sage et discipliné, sans histoire saillante, d’une république d’ordre et vient dire en jaune, à la face du monde mondain, son incompréhension d’une époque incertaine où il ne trouve plus sa place dans un environnement mouvant.
Il y a chez Éric cette nostalgie – étymologiquement : douleur du retour (impossible) – d’une époque idéalisée où le pain se payait en francs. « Pour manger, un franc est devenu un euro, mais pour le salaire, 6000 francs ne sont pas devenus 6000 euros ! » Besogneux, Éric n’a jamais milité. « C’est la première fois que je descends dans la rue », déclare-t-il comme un homme qui, le regard attiré par un éclat lumineux,se livre à une vaine tentative, sans plus vraiment y croire.
Tout le monde réparti autour du rond-point de Souilhac, en ce 17 novembre 2018, ne ressemble pas à Éric, bien sûr, mais beaucoup ont en commun, derrière une colère contre la taxation du carburant et l’iniquité des politiques du moment, un profond sentiment de duperie. Reconnaître s’être fait duper, n’est-ce pas reconnaître sa propre soumission à des forces extérieures. Alors ce sentiment se mêle d’impuissance et de fatalisme.
Vêtus de leurs gilets jaunes, ils mettent le pied dans la porte avant qu’elle ne se referme tout à fait sur l’espace exigu assigné à leur condition de gens de peu. Mais cet espace entre-ouvert, tandis que d’autres portes se referment autour d’eux, l’est-il vraiment sur d’autres possibles vivables ? Sans doute pas, car ils attendent beaucoup trop des gens qui les gouvernent – et dont ils n’imaginent pas qu’il en soit autrement – qu’ils les leur servent comme quelque chose de dû pour leur permettre de continuer à vivre ordinairement et décemment dans leur zone de confort, si modeste soit-elle.
Résister à ce qui est donné ou à ce qu’on croit devoir être donné, c’est penser, mais penser dans l’action. C’est ne pas s’en remettre au destin mais construire sa destinée. Penser en actes, n’est-ce pas opter pour l’aventure de l’invention et de l’imagination.
L’homme en jaune est conservateur et trop sérieux. Il s’est laissé piéger durablement dans les filets du marché illusoire des promesses de bonheur par la consommation, le travail et l’ordre. Il ne songe pas qu’il lui soit loisible d’en sortir par une issue qu’il ouvrirait lui-même. L’homme en jaune, ce n’est pas lui l’homme de lumière que Jankélévitch invoque, « principe du temps qui indique à la ronde nocturne le chemin de l’aurore. » « L’homme de lumière » serait plutôt du côté de celui pour qui « l’existence demeure ouverte, et [pour qui] les formes, filles du libre arbitre, allègent la fatalité compacte. »1. Ouverte, comme ce fut le cas jadis sur le plateau du Larzac, récemment à Notre Dame des Landes, pour ne citer que les lieux les plus emblématiques, et un peu partout où s’inventent de nouveaux rapports à l’argent, au travail, à la démocratie et au vivre ensemble.
Des ronds-points sourd un appel au renouveau démocratique. Attendra-t-on longtemps des thuriféraires de la démocratie représentative qu’ils nous proposent ce renouveau ?
Note 1 : Article écrit au lendemain de la première manifestation des « gilets jaunes » du 17/11/2018
Note 2 : V. Jankélévitch, L’aventure, l’ennui, le sérieux, Flammarion
Didier Bertholy



