
Le Boulevard de Brive, dont le tracé est en étroite correspondance avec les anciens remparts, se présente aujourd’hui comme une large voie faisant le tour du centre historique. À priori, rien de particulier pour cet espace public si ce n’est sa forme en anneau et sa dense circulation de voitures. Et pourtant, le boulevard, c’est bien, encore et toujours, une autre forme d’enceinte.
L’histoire du boulevard de Brive, que certains nomment « le boulevard intérieur », et d’autres « la petite ceinture », ressemble à l’histoire de tous les boulevards de France et de Navarre. C’est d’abord une fortification, souvent en ruine pour cause d’inutilité publique, et utilisée comme lieu de promenade aux abords de la ville, qui va être ensuite au cours du XIXe siècle déblayée puis aménagée, selon un urbanisme moderne, pour répondre aux exigences d’une époque. Voici ainsi le boulevard qui prend forme et qui se donne à voir encore actuellement : succession de larges voies pour accueillir la circulation, place-carrefours pour servir de point d’appui à l’expansion urbaine, jardins afin de s’oxygéner en une période de soucis hygiénistes et enfin, construction d’hôtels particuliers et de maisons nobles le long de ce nouvel espace prisé aux portes de la ville.
Désormais, la voie est tracée. Le boulevard, large, pour de larges déplacements. Une ceinture pour entourer, pour contenir le passé. Des ouvertures urbaines pour préparer l’avenir. Car le XXe siècle est allé de l’avant. Certes, son côté résidentiel a été progressivement substitué par un tertiaire prestigieux, de sorte que de nos jours, neuf banques et pas moins de dix-huit cabinets d’avocats ou de notaires peuplent les belles demeures du boulevard. Mais pour ce qui est de son caractère circulatoire, d’espace libre au profit du mouvement, la réalité contemporaine ne laisse aucun doute quant au succès du modèle urbain. Ça circule.
Circulations et déplacements
Ho que oui, « ça circule beaucoup, une circulation assez dense », tel que le signale Mireille, employée d’un kiosque à journaux sur les lieux, ou encore, comme l’affirme un autre commerçant, « ça roule beaucoup, beaucoup de voitures qui roulent ». Aussi, il faut comprendre qu’avec ses bretelles et ses raccords, le boulevard fonctionne comme un important nœud de connexions du réseau de la voirie, contribuant à la fluidité des flux allant d’un bout à l’autre de la ville. S’ajoutent également au trafic d’autres sortes de branchements, notamment ceux des individus avec le centre urbain – les arrêts de bus tout le long des boulevards, les « dépose minute » devant l’École Jules Ferry par exemple – où les divers véhicules, qui viennent pour déposer, qui viennent pour prendre, ne font que stopper momentanément leur mouvement. Le boulevard, royaume du déplacement, espace public dominé par la circulation ? Sans aucun doute, et à s’attarder quelque peu sur les autres pratiques qui s’observent sur les lieux, le postulat ne peut être que vérifié. Car, mis à part la massive présence des véhicules, que se passe-t-il au quotidien sur le boulevard ? « Pas grand chose », claironne en cœur la plupart des habitants. En fait, il y a un « pas grand chose » tout de même important, deuxième et dernier signe de vie : le piéton.
Et que fait-il le piéton ? Vous l’aurez deviné : il se déplace. Et lorsqu’il ne se déplace pas, il est à l’arrêt, à attendre pour se déplacer (attendre le bus, son enfant à l’école, un collègue du Palais de Justice, le feu rouge…). Ils sont pourtant nombreux, les piétons, mais il n’y a rien à faire, celui qui agit sur le boulevard semble forcément pris dans une intention de mouvement. Ses diverses façons de pratiquer l’espace sont d’ailleurs éloquentes : marcher, attendre pour traverser, prendre, descendre, rentrer, sortir, aller… Ainsi, à pieds ou en véhicule, la « petite ceinture » de Brive est bel et bien l’espace de la circulation. Lieu en conséquence particulièrement hostile, « sonore et puant » tel que le souligne un de ses riverains, raison d’ailleurs pour laquelle il n’y a pas grand intérêt à y faire autre chose que de se mouvoir.
Avec leurs périphériques, leurs rocades, leurs rings ou encore leurs boulevards, les villes d’aujourd’hui ont réussi à nous imposer d’incroyables enceintes de voitures, fortifications roulantes, que dire ? Véritables courroies urbaines. À Brive, aux heures de pointe, il y a effectivement une sorte de mur. On ne passe pas. À moins d’emprunter le passage pour piétons aux feux rouges, nouvelles portes de la ville. Coriace muraille… La voilà de retour. Mais, a-t-elle vraiment disparue ? Car, au-delà du semblant de protection que peut procurer le flux des voitures, la ceinture du boulevard constitue une césure dans la ville aussi bien concrète que symbolique.
Sur une frontière urbaine
D’abord, il y a la délimitation administrative. En effet, à l’intérieur du boulevard, nous sommes officiellement dans l’hyper-centre, nouveau terme technique à la mode qu’il faut absolument bannir, les appellations telles que « cœur de la ville » ou « centre historique » ayant une connotation quelque peu plus agréable. Ainsi, ce qui se pense pour l’intérieur en terme de politique urbaine (par exemple pour l’animation, la piétonisation…), ne regarde pas l’extérieur. D’un certain point de vue, cela peut se comprendre. À se placer à un quelconque carrefour de la ceinture, c’est-à-dire certainement à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville, s’offre aux yeux avec assez d’évidence une rupture urbanistique, avec d’un côté des rues tortueuses et intimes, animées et commerçantes, et de l’autre un aménagement plus récent, fait de rues plus larges, qui partent en étoile et donnent une impression d’ouverture vers l’extérieur. De fait « le boulevard qui fait le tour du centre-ville » sépare Brive qui s’engouffre, pénétrante, à de celle qui s’éloigne, qui se disperse. D’un autre point de vue cependant, tissu médiéval et structure classique ne sont pas à ce point dissociés, parfois s’interpénétrant, parfois témoignant d’une certaine continuité. La distinction urbaine n’apparaît donc pas si tranchée. D’autant plus en considérant les liens intimes, fonctionnels et historiques d’une ville avec les abords situés à ses portes : il suffit de penser à l’importance des parkings de proximité, aux deux centralités constitutives de Brive (la Guierle et Place Thiers), ou encore aux concentrations commerciales agrippées aux radiants de sortie. Le parti pris, au niveau des décisions politiques, d’une démarcation rigide entre la vieille ville et ses premiers faubourgs pourrait alors, dans certains cas, s’avérer peu judicieux.
Peu importe, finalement, les justifications, les légitimités. Ce qui compte, c’est qu’il y ait une délimitation, que le boulevard soit là pour matérialiser une frontière, même symbolique. De même que la ville a besoin d’un centre, elle a également besoin de savoir où celui-ci commence et où celui-ci finit. Il est question du sens anthropologique d’une telle délimitation. Car la ville a en effet besoin de se délimiter pour donner du sens au « vivre sa ville », pour faire du lien entre soi et l’espace. Ce n’est qu’un repère, mais cela permet de se constituer citadin. Par conséquent, quand c’est « là » que commence le cœur de Brive, c’est peut-être aussi « là » que commence le cœur des brivistes. Intime frontière. Et c’est tant mieux. Tant qu’elle restera intime, elle restera libre !
Francis Rigal





