« Au début j’aimais bien ce groupe, ils étaient accessibles. Mais maintenant qu’ils sont connus, c’est nul. C’est devenu commercial ! » Qui n’a jamais entendu ça, voire ne l’a dit lui-même ? Parce que oui, il est certains milieux où l’argent incarne le mal absolu, où le succès économique est forcément synonyme de perversion, (ou) et où l’entreprise est l’organisation humaine la plus satanique.
Pourtant chacun organise sa propre survie économique. Mon sympathique producteur de tisane ou de légume du coin, il se bat – lui, patron d’entreprise – pour vendre ses produits et en tirer, donc, de l’argent. Et c’est tout le succès que je lui souhaite parce que sans cela, adieu pour moi carottes et verveines … Oui mais lui, c’est pas pareil… C’est un gentil patron… Son argent est propre… Sûrement… Mais à partir de quand basculera-t-il du coté obscur de la force ? Lorsqu’il réussira à se verser un salaire à quatre chiffres ? Lorsqu’un de ses produits se retrouvera en supermarché ? Lorsqu’il embauchera son premier salarié ?
C’est ainsi qu’il est courant d’entendre des choses du genre : « les AMAP c’est bien parce que c’est bénévole alors que par exemple « la Ruche qui dit Oui ! » c’est mal parce que c’est du business ». Mais à partir de quel moment est-il mieux qu’une activité soit bénévole là où elle pourrait donner lieu à rémunération du travail ? On parle ici bien sûr des personnes qui organisent ces réseaux de circuit court, parce qu’évidemment personne ne trouverait particulièrement normal que le maraîcher, lui, fournissent ses légumes bénévolement ! Il y aurait donc des peines qui mériteraient moins salaire que d’autres ? Il y aurait une certaine noblesse à exercer gratuitement tellement l’argent serait l’incarnation du mal ? Voila bien une idée qui devrait définitivement calmer tous les salariés qui – généralement à juste titre – trouvent que leur sueur est bien mal rémunérée.
J’en étais là de mes réflexions lorsqu’un jour je discute du sujet avec un de mes clients (moi aussi je suis « patron d’entreprise », une sorte de capitaliste au couteau entre les dents !). Le gars travaille chez Danone alors forcément je l’asticote un peu ! Mais il se défend, il est en charge de projets humanitaires en Afrique, entièrement financés par Danone. Ça sent le greenwashing à plein nez mais après tout quelques villages qui ont maintenant accès à une eau salubre, c’est peut-être mieux que rien ? En tout cas, lui, il trouve ça admirable. Et puis il y a Bill Gates, et Warren Buffet qui ont donné plus de 80% de leur fortune à des fondations caritatives et qui essaient de convaincre tous leurs potes multimilliardaires d’en faire autant. Alors finalement, l’argent ce n’est pas si mal s’il sert le bien ?
Voici une belle mécanique à l’ouvrage : un investisseur fait prospérer sa boite, l’argent qui s’y entasse est colossal. Partant de là, il pourrait choisir de mieux payer son personnel ou de baisser ses prix ou encore de mieux rémunérer ses fournisseurs ou bien d’investir pour que son entreprise produise de manière plus respectueuse de la planète, voire même de faire tout ça à la fois, bref faire ce que la Macronie appellerait du « ruissellement ». Mais plutôt que de laisser cet argent-là où il n’aurait jamais dû partir, cette poignée marginale de mécènes richissimes considérera qu’elle peut décider seule de la manière de faire le bien avec l’argent des autres. Sûrement considère-t-elle que la masse est trop stupide pour bien le dépenser, c’est-à-dire le dépenser pour le bien. Alors ils préfèrent empêcher tout ruissellement et décider eux même de ce qui est bien ou mal pour le monde, de choisir les causes méritantes, les endroits où il faut intervenir… à la manière d’un Monsanto-Bayer qui vendrait les remèdes des maladies qu’il a créées.
Michel Dupuis





