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La Trousse Corrézienne

LTC 16 · 5 janvier 2018

Le beurre et l’argent du beurre

Le bon peuple de Démocratie – un pays du temps jadis – vivait sereinement. Il s’éclairait le soir, lavait son linge, conservait son beurre au frais, allumait sa télé, ponçait, vissait, aspirait son salon… bref, il vaquait benoîtement à ses occupations domestiques. Il y en avait qui fabriquaient du courant, d’autres qui le livraient et envoyaient la facture, le bon peuple payait et tout le monde était content. Tout le monde ? Non, pas vraiment.

Car, parmi la population, il y avait ceux qu’on appelait les Marchands. Et ceux-là ne se contentaient plus de fournir une denrée ou un service au bon peuple. Un bon peuple est constitué d’usagers. Et ce que voulaient les Marchands… c’était l’usager.

Il faut savoir qu’une douzaine d’années avant le début de ce conte, un certain livreur-de-courant-électrique avait réfléchi de manière succincte et remarqué qu’un usager, un humain donc, n’était qu’un conglomérat de cellules qui bougent, qui réagissent, et que ce conglomérat avait besoin d’énergie. Une sorte de robot un peu mou et tiède, mais au final un robot quand même. Il s’était dit que si on arrivait à le piloter, on pourrait exploiter ça – on l’appellerait Client – ça faisait moderne et ça pourrait rapporter gros. C’était d’autant plus facile que le Client, pour rester au top du Progrès et ne pas passer pour un ringard aux yeux de ses copains robots-mous, se devait d’être « connecté » tous azimuts.

Donc quelques temps plus tard, le livreur-de-courant – dont l’histoire n’a pas retenu le nom – avait mis tout ça en équations et fabriqué une machine nouvelle capable d’enregistrer toutes les actions domestiques d’un humain-connecté, ce robot d’un nouveau genre. Un robot mou et tiède certes, mais tenu en laisse électronique par un bidule numérique.

Le truc était génial. Il savait tout faire : enregistrer quelle machine était en marche chez le Client, combien elle consommait, à quel moment on l’éteignait. Et, cerise sur le gâteau, pouvait même allumer ou éteindre tout un tas d’appareils ménagers quand le livreur-de-courant-dont-l’histoire-n’a-pas-retenu-le-nom le voulait. Ainsi le livreur-de-courant-etc. pouvait tout savoir de ce qui se passait dans tous les logis du bon peuple et même y intervenir s’il en avait envie.

Il ne restait plus qu’à poser l’engin dans chaque foyer.

Entre-temps, le livreur-de-courant-etc. avait changé de nom. En été, son entreprise avait déjà fait faire un nouveau logo pour la modique somme de 30 millions d’écus. À la mi-janvier suivante, 6 mois plus tard, elle décidait d’aligner 300 millions d’écus pour se refaire une identité et encore un logo tout neuf. Le livreur changea encore de nom. On n’était pas pingre chez ces gens-là… après tout, on payait ça avec les petits sous du Client. Ce n’était de toutes façons pas bien grave, parce qu’il y avait un jackpot caché dans cette machine à sous. C’est même son patron, qui s’en vantait : « Nous sommes déjà, à l’heure où je vous parle, un opérateur du Big Data » disait-il.

Comprenez, chers lecteurs : cette grandiose création qu’on (im)posa reliait chaque appareil branché sur le territoire du bon peuple de Démocratie à la table d’écoute du livreur-de-courant-qui-avait-changé-deux-fois-de-nom. Les données collectées sur la vie de chacun pouvaient enfin tomber gratuitement dans les mémoires des super-serveurs de cette époque (heureusement lointaine) pour y être identifiées par des spéléologues de données. C’est ce qu’on appelait le « data-mining ».

Les « architectes big-data », une sorte de fouilleurs de poubelles numériques, furent rapidement à pied d’œuvre et convoités via les métamoteurs et sites d’emplois de ces temps anciens. Ils avaient pour spécialité d’extraire de leurs antiques « data-centers » les informations dites « pertinentes » qui, passées à la moulinette d’algorithmes prédictifs, établissaient les profils des gens avec précision. C’était tout-à-fait intéressant pour les assurances, les banques, et autres vautours des affaires ! Sachez que tout ce petit monde existait déjà…

Mais d’autres gros yeux avides étaient aussi braqués sur le magot : on les nommait de façon fort sibylline « opérateurs d’effacement ». Leur identité n’a à ce jour toujours pas été révélée. Ces entités (hommes ou machines ?) étaient chargées d’éteindre et de rallumer certains des appareils dans les logis – genre chauffe-eau – les jours de disette électrique, afin d’éviter au fabricant d’électricité d’aller faire des emplettes de dernière minute quelque part dans les pays voisins.

Comme cela se produisait toujours en dehors des jours de soldes énergétiques, ils choisissaient plutôt de « couper le jus » sans que le bon peuple ne s’en rende trop compte. C’était tout bénéf’ pour eux, car les « opérateurs d’effacement », qui ne travaillaient pas pour les beaux yeux de la princesse, se payaient… sur les effacements qu’ils avaient réalisés… génial ! Une sorte de « hacking* » global et organisé, discrètement concocté… dont le livreur-de-courant-qui-avait-changé-deux-fois-de-nom ne parlait guère dans les brochures censées informer le public.

Mais comme tout ceci n’est qu’un conte, il faut quand même vous dire que, vous l’avez deviné, le livreur-de-courant-qui-avait-changé-deux-fois-de-nom et le Marché se pacsèrent… et qu’ils eurent beaucoup de dividendes.

Irrité, le bon peuple finit bien vite par les chasser du royaume. Nul ne sait où ils sont aujourd’hui, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils n’habitent plus en Démocratie.

Que voulez-vous, on ne peut pas tout avoir, le beurre et l’argent du beurre.

(* piratage)

Du papier, des crayons, pas de pubards.

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