
Le 18 mars 2016, la Turquie et l’Union européenne ont convenu d’un plan global pour réduire la migration vers l’Europe. Conformément à cet accord, les premiers migrants en situation irrégulière ont été renvoyés de Grèce vers la Turquie le 4 avril 2016. Une grande majorité d’entre eux sont pakistanais. Le Pakistan n’est pas en guerre. Ce n’est pas pour autant le règne de la sécurité, surtout pour les minorités religieuses qui font les frais des jeux de pouvoir des grandes puissances régionales.
Il fut un temps où l’opposition politique au pouvoir en place était la première cause d’exil. Mais depuis quelques années, ce sont les appartenances à des minorités confessionnelles qui poussent les personnes à fuir le Pakistan. Les musulmans chiites, les chrétiens, les Hindous sont régulièrement les victimes d’attaques terroristes, de disparitions, de discriminations. Le 31 mars dernier, un attentat contre une mosquée chiite faisait vingt-deux morts à Parachinar près de la frontière afghane. Il faisait suite à une série d’attaques depuis janvier qui ont fait près de cent-trente morts, notamment dans la communauté soufie. Le dimanche de Pâques 2016, un kamikaze s’est fait exploser dans un parc à Lahore où s’étaient réunies de nombreuses familles chrétiennes. Soixante-douze personnes ont été tuées dont vingt-neuf enfants, et trois cent quarante blessés. Tout comme les chrétiens, les Hindous subisssent des persécutions, comme des conversions forcées, des meurtres aveugles.
En 1947, suite à la partition de l’Empire britannique des Indes, le Pakistan est fondé pour être la terre d’accueil de tous les musulmans du défunt empire. Et c’est effectivement le cas puisque 95% des cent quatre-vingt-dix millions de pakistanais pratiquent l’islam. Un islam majoritairement sunnite. Seul un cinquième d’entre eux est chiite. Les 5% restant sont chrétiens, Hindous, zoroastriens… Le chiisme et le sunnisme sont les deux principales branches de l’islam. Elles sont nées des guerres de succession suite à la mort du prophète Mahomet. Actuellement, les chiites représentent 10% des musulmans. Ils sont concentrés en Iran, en Azerbaidjan et dans le sud de l’Irak, mais aussi au Proche-Orient (Syrie et Liban) et localement au Pakistan et en Afghanistan.
Au cœur des tensions internationales
Les chiites minoritaires dans leur pays sont les victimes collatérales de la guerre par procuration menée par l’Iran et l’Arabie Saoudite. Ces deux puissances régionales, l’une chiite, l’autre sunnite, rivalisent depuis plusieurs années pour assoir leur influence sur la région. Cette guerre indirecte s’exprime notamment par le soutien de Téhéran au régime de Damas, au Hezbollah au Liban, à la majorité chiite du Barhein dirigé par les sunnites. Les Saoudiens, quant à eux, avaient déjà financé les Talibans pour lutter contre les soviétiques en Afghanistan. Leur armée étant assez faible, c’est la stratégie qu’ils ont confirmée pour contrer le géant perse en soutenant Al-Nosra en Syrie, le Hamas à Gaza, les frères musulmans en Egypte, ainsi que des groupes rebelles en Iran. Nombre d’observateurs s’accordent à dire que par cette stratégie géopolitique, ces deux pays sectarisent les différents conflits dans la région (Yémen, Irak, Syrie…). Ils exacerbent les identités confessionnelles qui poussent à la radicalisation des groupes religieux. De nombreux jeunes hommes chiites rejoignent les milices iraniennes qui combattent Daech en Irak et en Syrie. Aux Emirats Arabes Unis, les libanais chiites sont expulsés du jour au lendemain sous pretexte qu’ils soutiendraient le Hezbollah.
Au cours des cinq dernières années, les gardiens de la Révolution iranienne (IRGC) ont recruté, formé et déployé des milliers de chiites afghans et pakistanais pour combattre sous son commandement contre les groupes rebelles sunnites à travers la Syrie. Cela a déclenché une réaction violente contre les chiites en Afghanistan et au Pakistan et menace de déstabiliser davantage la région volatile. Au Pakistan, les attaques contre la population chiite ont augmenté et le gouvernement semble fermer les yeux. Les attaquants agissent à visage découvert et sont rarement appréhendés, et quand ils le sont, ils sont condamnés à de petites peines et sont rapidement relâchés. Selon un demandeur d’asile pakistanais avec lequel nous nous sommes entretenus, ce serait près de quatre-vingt mille chiites pakistanais qui auraient péri dans ces différentes attaques depuis 1982.
Faiblesse ou manque de volonté?
Globalement, que ce soit pour protéger ses minorités ou pour lutter contre les groupes terroristes, le gouvernement pakistanais, l’armée ou les services secrets sont souvent soupçonnés de jouer un double jeu, ou d’adopter une attitude trop passive. En fait, il pourrait plutôt s’agir d’une stratégie sélective. Le Pakistan a longtemps maintenu des liens étroits avec les Talibans. Il les a soutenus lorsqu’il s’agissait de lutter contre la présence des soviétiques en Afghanistan. Puis il a maintenu son soutien pour garder une influence sur la politique afghane afin d’éviter tout rapprochement avec l’Inde. L’armée pakistanaise ne cible quasiment jamais les Talibans afghans présents sur son territoire, et leur parlement (choura) se trouve à Quetta, dans le Balouchistan. On rappellera aussi que Ben Laden s’est caché pendant cinq ans dans une ville proche de la capitale où l’armée est très présente. Officiellement, ni les services secrets, ni l’armée n’auraient été au courant. C’est peut-être pourquoi les Américains ont procédé à son élimination sans les avertir.
Le Pakistan est un pays fragile, où le pouvoir religieux et l’armée restent encore très influents et freinent les velléités du gouvernement à mener la lutte contre les Talibans et les autres groupes islamistes. Ils ne sont pas forcément en désaccord avec le projet politique de ces derniers et considèrent les forces progressistes et les communautés « infidèles » comme des menaces contre l’Etat. Certains chefs religieux sunnites mettent la pression auprès des membres du parlement pour que les chiites soient déclarés comme non-musulmans et le crime de blasphème, passible de la peine capitale, est utilisé à tour de bras pour discréditer et se débarrasser de toute opposition religieuse ou politique. En janvier dernier, cinq blogueurs pakistanais ont disparu alors qu’ils critiquaient la répression dans le Baloutchistan et la montée de l’extrémisme religieux. Ces disparitions ont été couplées sur les réseaux sociaux par une campagne d’accusation de blasphème. Ce qui revient à un appel au lynchage public, comme en a été victime un étudiant de vingt-trois ans qui a été battu à mort par une foule en colère dans un campus universitaire en ce mois d’avril.
Dans ce contexte, auquel on pourrait rajouter la détention de l’arme nucléaire et le conflit indo-pakistanais au Cachemire, on comprend qu’il ne soit pas forcément rassurant de vivre dans ce charmant pays.
Julie Devès





