Nul n’est besoin de lire un précis d’apiculture pour savoir que l’enfumoir, [Ne respirez plus !] ce petit bidon métallique muni d’un soufflet et d’où s’échappe un épais nuage de fumée âcre et suffocante produite par la combustion maîtrisée d’une poignée de foin grossier [Respirez !], est l’irremplaçable instrument qui permet sans risque de manipuler une ruche.
Communicants, journalistes et, bien sûr, personnel politique sont habiles à produire un vocabulaire, des expressions et autres figures de rhétorique à combustion lente pour enfumer l’opinion publique. (Qu’est-ce que ce curieux objet : l’opinion publique ?) Pis, ils ont recours à des combinaisons sémantiques qui produisent un effet analogue aux pesticides de la classe des néonicotinoïdes chez les abeilles : la perte d’orientation.
Bon, vous ne trouvez pas.
Reconnaissons que, distillées dans le flux continu d’informations, de discours, de petites phrases, d’articles et de tweets en cataractes1 Cataractes de tweets : cascades de caractères en catachrèses calamiteuses, ces subtilités langagières nous sont devenues si familières, tellement banales. On les a même adoptées. On s’en repaît. C’est le but.
Cataractes de tweets : cascades de caractères en catachrèses calamiteuses
Bien, je vous aide.
Attention à ne pas franchir la ligne rouge ! Tout dépend où on positionne le curseur ou la fameuse feuille de route, si sérieuse et tellement rassurante ! Deux formules parmi mes préférées, avec leur « il faut » péremptoire :
Il faut faire bouger les lignes !
Une en vogue. Citée en moyenne 3 fois à chaque JT de 20 heures, relevée presque à chaque page de n’importe quel quotidien, martelée dans les réunions de direction, la formule fait florès jusque chez les voisins à l’heure de l’apéro du dimanche.
Marre du conservatisme ! Marre de cette société sclérosée ! Marre des travailleurs avec ou sans travail accrochés à leurs acquis sociaux ! Il faut faire bouger les lignes !
Lorsque vous êtes à court d’arguments dans une conversation entre amis ou si vous voulez prendre la parole dans un débat sans les risques qui vont avec, lâchez doctement Il faut faire bouger les lignes !
Succès assuré.
Plus sérieux et scrupuleux à la fois : Il faut faire de la pé-da-go-gie !
La perle de l’imposture langagière ! Et moi qui croyais que la pédagogie était l’apanage des instituteurs, professeurs et autres éducateurs.
Si l’exercice de mathématique n’est pas compris, si l’application des règles de grammaire reste hasardeuse, c’est peut-être par défaut de pédagogie. Qu’il s’agisse de la résolution d’un problème de math ou des règles syntaxiques, il n’y a pas de (deux) choix possible(s) : en général, une seule solution, pas trois, pas deux. Dans de nombreux domaines, la meilleure des pédagogies se rapproche de la maïeutique.
Grogne dans la rue, pétitions, slogans hostiles à une nouvelle mesure gouvernementale et le premier ministre (quel qu’il soit), presque contrit, de regretter : nous n’avons pas fait assez de pé-da-go-gie. Ce qui est vrai en politique l’est tout autant dans les autres sphères de pouvoir. Le terme pédagogie a intégré le lexique de tout bon « manager » qui se respecte.
Autrement dit, si l’on se réfère à notre exercice de math (voir supra), pour un dirigeant, faire de la pédagogie, c’est surtout expliquer qu’il n’y a pas d’autre solution à la question traitée que les mesures qu’il prend. Et qui deviennent les mesures qui s’imposent. D’elles-mêmes !2 Lire l’excellent opuscule de Jean-Claude MILNER, linguiste et psychanalyste, La politique des choses, chez Verdier Si vous contestez, c’est preuve que vous êtes dans l’erreur, le déni, bref, borné, pas finaud. Vous n’avez pas conscience du bien qu’on vous veut.
Lire l’excellent opuscule de Jean-Claude MILNER, linguiste et psychanalyste, La politique des choses, chez Verdier
L’origine grecque du mot pédagogie renvoie à l’éducation des enfants.
Vous vous obstinez à ne pas vouloir grandir !
Didier Bertholy





