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La Trousse Corrézienne

LTC 6, Société · 29 avril 2016

Le crowdfunding, un arbre qui cache la forêt

Le crowdfunding : un arbre qui cache la forêt ?

Bientôt trois ans que je fraie sur les réseaux sociaux et environ deux ans que j’y reçois énormément d’appels à financement participatif. Je n’en peux plus de cette bagarre au plus markété, au plus séduisant, au plus « nous donner c’est le mieux que vous puissiez faire ». Marre, marre,marre. Et puis qu’est-ce que ça nous raconte sur le monde, toutes ses sollicitations ?

Over dose

La puce m’est venue à l’oreille au travers d’un réseau que je suis de loin mais avec attention. Celui qui émerge massivement depuis 20 ans autour de la pensée et de la personne de Pierre Rabhi. Terre et Humanisme, Oasis en tous lieux, Les Amanins, l’école du colibri, le magazine Kaizen et, le plus ressemblant à une start-up en marketing, le réseau Colibris. Rabhi nous parlait, il y a 20 ans, de l’insurrection des consciences, de la mise en actes de nos pensées. Aujourd’hui, afin de faire surnager sa parole, son entourage professionnel semble s’être composé de pro de la com, de l’image et du slogan. Triste rencontre que celle entre ce petit bonhomme bourré de profondeur et l’époque numérique, celle du réseau social virtuel. Et puis la puce dans l’oreille s’est transformée en moutarde dans le nez lorsque des réseaux plus proches ont emboité le pas de cette forme de collecte. Quoi ! nos amis si proches s’y mettent aussi ? Coping asso, Kacalou, La ferme de la bitarelle, Maure ou vif, la brasserie de la Vézére et tant d’autres de nos amitiés corréziennes nous sollicitent pour crowdfunder leurs initiatives.

En Corrèze

La moutarde a viré au tabasco quand le Conseil général de la Corrèze, après moult consultations des acteurs de l’ESS (Economie Sociale et Solidaire), après avoir compté ses sous et définit ses priorités, a eu la merveilleuse idée de créer le dispositif départemental de soutien à la finance participative : « Coup de pouce en Corrèze » . Dispositif dont la fonction est, je cite : « de soutenir les initiatives économiques, dans tous les domaines : agriculture, artisanat commerce, tourisme, environnement, culture et loisirs, patrimoine et habitat, etc. Ses objectifs sont de donner de la visibilité aux initiatives et projets corréziens qui souhaiteraient rechercher une source de financement sur des plateformes de crowdfunding et de sensibiliser les corréziens au financement de ces projets locaux. »

Hou le vilain symptôme : le département n’ayant pas priorisé d’argent pour soutenir l’initiative « à risque » oriente les porteurs de projets vers la voie du débrouille-toi-après-que-nous-t’ayons-expliqué comment.

Quelques mois après la naissance de ce magnifique dispositif, je reçois dans ma boite mail une invitation à « une demie journée pour aborder ensemble comment accompagner et orienter les porteurs de projets en recherche de financement. Atelier proposé par notre partenaire : Finance Participative France. » L’expéditeur précise que « le centre de formation qui organise ces interventions pour le compte de FPF, ne facture pas directement l’OPCA, mais le stagiaire. Le coût unitaire pourrait être de 150 € par stagiaire, dans l’hypothèse où nous arrivons à constituer un groupe de 20 personnes. » Et hop 3000 € la demie journée pour expliquer aux acteurs de la création d’activités comment orienter les créateurs vers le « financement par la foule » et non par les collectivités et les banques. Le Conseil général propose donc un atelier payant pour expliquer aux acteurs de l’ESS comment l’aider à se dégager de toute participation financière. L’État solidaire existe t il encore ?

De quoi s’agit-il ?

Sur le site internet de la Direction générale des entreprises nous trouvons cette définition : « Le financement participatif, ou crowdfunding (« financement par la foule ») est un mécanisme qui permet de collecter les apports financiers (généralement des petits montants) d’un grand nombre de particuliers au moyen d’une plateforme sur internet en vue de financer un projet.Deux parties sont mises en présence : l’épargnant qui souhaite investir une certaine somme d’argent dans un projet auquel il croit et le porteur de ce projet qui ne possède pas les fonds nécessaires pour le mettre en œuvre. L’un et l’autre se rencontrent sur internet via une plateforme dédiée : Les projets sont présentés par leurs porteurs et les épargnants choisissent de financer ceux qui les intéressent à hauteur de ce qu’ils souhaitent investir. Plusieurs modalités de financement participatif existent: le don (avec ou sans contrepartie), le prêt (avec ou sans intérêts) et l’investissement en capital. »

Ce type de financement est apparu avec Internet, d’abord aux USA. Les premiers financements participatifs se limitaient au secteur de la musique, industrie en crise depuis longtemps. À la base, cela servait aux jeunes talents à financer un album. Peu de budget dans ce secteur, peu d’aide et peu de place de diffusion, le crowdfunding est apparu comme une sorte de sauveur. Or on constate que le crowdfunding, espèce de solution palliative à la base, devient un fonctionnement normal de notre société. Les banques demandent quasi systématiquement un apport pour un prêt professionnel et encourage vers ce sytème. Les Chambres de Commerce et d’Industrie, l’APCE et autres organismes d’État proposent des brochures à l’attention des entrepreneurs afin de faire leur crowdfunding. Un tas de plateformes différentes se créent en permanence : Kisskissbankbank, Ulule, Zentreprendre, Hello merci, Babyloan, MyMajorCompany… difficile de quantifier précisément le nombre de plateformes en France mais on frôle la centaine.

Mais au fait, ça marche comment un crowdfunding ? Vous mettez votre projet en ligne et vous faites appel aux internautes. Les dits-internautes se limitent dans la grande majorité des cas à l’environnement familial ou amical. Au passage la plateforme rafle une commission qui peut aller jusqu’à 10% de la somme. Somme qui, dans la majorité des plateformes est reversée si vous avez atteint un certain plafond sur une durée définie, le plus souvent trois mois. Pendant ce temps-là, l’argent récolté dort (ou pas) sur un compte bancaire. La plupart des projets ne verront jamais le jour. À cela, s’est greffé un tas de cabinets de consultants spécialisés dans la communication du financement participatif, s’adressant aux grands groupes qui ont flairés la bonne affaire. Faire payer le lambda en lui faisant croire qu’il est partie prenante d’un projet.

Aujourd’hui donc tout le monde passe par ces plateformes pour faire financer tout et n’importe quoi.

Nous y sommes. Voilà le premier glissement de la société.

Aujourd’hui, pour créer quoi que ce soit, il est devenu quasi impossible d’avoir un financement classique ou une seule ligne de crédit. Les banques ne prennent aucun risque et se déchargent sur ces plateformes dont elles sont elles-mêmes parties prenantes. La boucle est bouclée.

Or le citoyen de base, lui n’a pas le porte-monnaie extensible. Il choisit donc de donner soit quand il connait la personne soit quand l’initiative est visible. Et pour être visible sur Internet c’est une autre paire de manche : soit on a un très bon réseau, soit on a de très bons communicants.

Le système étant florissant, un tas de nouvelles plateformes se créent. La dernière en date qui doit se lancer d’ici quelques mois a décidé de se présenter comme une solution « alternative » à la baisse des dotations publiques. Elle s’adresse aux municipalités et autres organismes publics comme les Universités. Vous voulez une crèche ? Et bien faites payer vos administrés.

L’État laisse donc le citoyen se débrouiller et bafoue tout principe d’égalité. Nous avons le citoyen qui participe et puis celui qui n’a pas les moyens. Bien entendu tout cela n’est pas une œuvre de charité remplie de bons sentiments, la plateforme se prend forcément une commission au passage. Faire participer le citoyen s’institutionnalise de manière inquiétante. L’Etat ne se sent plus responsable de certaines de ses obligations et les reporte vers des administrés qui croulent sous les devoirs.

Anticipation.

Nous pouvons anticiper sur la suite, à prévoir aisément les futures dérives que ce système va occasionner. Bientôt des plateformes participatives pour payer des frais médicaux, dentaires vont exister. D’autres pour payer la scolarité de ses enfants et ainsi de suite.

Or tout cela ce n’est pas de l’auto-gestion. C’est une démission étatique et une reprise par le secteur privé, aux mains des quelques responsables de ces entreprises, d’une activité juteuse qui atteindra forcément un jour ses limites. Pendant ce temps-là, on procède à la destruction méticuleuse de ce qu’on appelait les acquis sociaux.

L’auto-gestion c’est quoi ? C’est quand les gens se prennent en main sans intermédiaire et qu’ils s’organisent. Ils se rencontrent et mettent en place ensemble des solutions. L’auto-gestion passe par la responsabilisation. Chacun peut organiser une collecte sans passer par un intermédiaire. Créez vos démarches et parlez en. Interpellez les pouvoirs publics sur leurs responsabilités. Ne démissionnons pas de notre société, refusons ce marketing couvert de bons sentiments, impliquons nous dans notre propre vie, ne restons pas derrière nos claviers et refusons ce système qui n’est qu’un leurre. Leurre qui quand il s’écroulera, générera encore plus de paupérisation tant il aura remplacé tout autre fonctionnement. Un risque majeur de plus.

Pascal Brette

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