Tire et pompe.
Les opérés du cœur ont leur définition de la pompe.
Les cyclistes, opérés du cœur (rares, peut-être) ou non, ont la leur.
Chez les automobilistes – presque tout le monde entre 18 et 178 ans, taxes comprises – la pompe, c’est le regard rivé sur les euros qui défilent dans la petite fenêtre (de la pompe).
On a même, pour le carburant, programmé les automates de façon qu’ils affichent (fortiche !) le dixième de centime, le millième d’euro. On compare mieux ainsi les prix entre les grandes surfaces, puisque c’est là que la majorité des automobilistes font LEUR plein.
Le plein de quoi ? Ça, c’est une vraie question, n’est-ce pas ?
Mais c’est un autre sujet.
Quoi que…
La pompe ?
Pour être précis, il s’agit de la pompe à essence. Nous y voilà ! Essence, du latin esse, ÊTRE. L’essence précède l’existence selon Platon. Avec ce qui est invariablement contenu dans le mot, lui-même.
Autrement dit, pour revenir à la bagnole – qu’on ne me tienne pas rigueur de ce raccourci, mais la mobilité s’accélère – elle n’est rien sans l’essence. Et si la bagnole n’est rien, quid de celui ou celle qui la possède et qui la conduit ?
Car (je précise qu’il ne s’agit pas ici de voiture en anglais, mais de la conjonction de coordination), et faut-il encore le démontrer, la tire – Renault Quatre Chevaux de 1958 ou Jaguar dernier cri – reste un marqueur majeur de la façon d’exister.
Les philosophes, depuis (bien) plus de 2000 ans, nous ont aidés à vaincre ce qui restait en nous d’animalité. En pensant. Vivre en humain, c’est exister. Le 20ème siècle nous a donné, sinon une raison, du moins une manière à peu près universelle d’exister : la chignole, la caisse, la guimbarde, la chiotte, la bousine. Mais le NOUS, n’est-ce pas là qu’une somme de JE. Peut-être même qu’une juxtaposition de JE.
Au milieu des années 1950, Roland Barthes qualifiait la « nouvelle Citroën » (il s’agissait de la DS 19) d’ « objet superlatif ». Et le sujet, celui ou celle qui se trouve au volant, n’est-il pas, lui aussi, superlatif. Un JE superlatif. Car, au volant, le nous, déjà bien timide ordinairement à côté du on pourtant pusillanime, labile, ce nous s’efface totalement.
Roland Barthe, encore : « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. » 1
Les publicitaires, depuis toujours, ne s’y trompent pas : ils jouent de cette magie pour ajouter au mythe, entretenir le mythe.
Car mythe il y a, s’agissant de la voiture, objet sacré des temps modernes, capable de façonner le monde dans les représentations que nous nous en faisons et la place que nous y occupons, comme dans les manifestations les plus triviales du quotidien.
Et c’est ce quotidien qui nous rappelle à la pompe : on revient à la pompe à la manière d’un perpétuel retour à la source. Car la jauge du tableau de bord indique que, pour continuer d’exister, il faut mettre un peu de coco, de benzine, de jus… Une caisse, ça suce !
Note 1 : Roland BARTHES, Mythologies, Seuil, 1957
Didier Bertholy





