
La division par la prime
Par Philippe Van Assche
Les salaires n’offrant plus depuis quelques temps la ration de sel suffisante à la potée du foyer, notre bon président, un peu devin finalement, avait prévu dès son arrivée au pouvoir d’augmenter progressivement lesdits salaires par une prime. Il s’agissait de favoriser l’activité professionnelle par rapport à l’activité non professionnelle ou la non-activité. Les gilets jaunes lui ont fait précipiter quelque peu ses projections et faire en une fois ce qu’il avait prévu d’étaler sur le mandat. Précipiter est le mot…
« Nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir ». Blaise Pascal, dans Les Pensées.
S’il y a la prime à la casse, il y a aussi la prime d’activité, et la prime de fin d’année. Prime est ici entendu dans son acception de récompense ou d’encouragement. Il faut encourager les gens à… se débarrasser de leur vieille voiture pour en acheter une nouvelle très chère et moins polluante ou avoir une profession rémunérée… modestement. Non ! Il faut encourager les gens qui ont une activité professionnelle qui est faiblement rémunérée (en dessous de 1,5 fois le SMIC) à ne pas se dire qu’il vaudrait mieux à ce prix faire autre chose. Surtout que, la plupart du temps, faible rémunération rime avec faible reconnaissance sociale et forte pénibilité, en prime, pourrait-on dire !
Il n’est pas sûr que, ce faisant, le gouvernement réponde à la situation de tous les gilets jaunes. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas le but. Il est plutôt même celui, inverse, de ne toucher qu’une part, une petite majorité de ces citoyens et ainsi créer la discorde au sein d’un mouvement bien fragile dans ce qui constitue sa conscience de groupe, nous aurions dit de classe en d’autres temps, selon Marx. Cette récompense crée mathématiquement encore plus d’inégalités. En effet, elle ne concerne que les actifs, non chômeurs et de plus de 18 ans. Ce qui signifie moins de 50% de la population en âge de travailler et majeure. Les retraités, les étudiants, les femmes et hommes au foyer, n’ont pas le droit à la prime.
La prime d’activité est destinée aux salariés du privé et du public mais également aux travailleurs indépendants. Mais pas tous. Pour ces derniers, il est tenu compte de leur dernier chiffre d’affaire annuel connu qui ne doit pas dépasser une certaine limite : 82 200 € pour les commerçants et 32 900 € pour les professions libérales, les artisans et les prestataires de service. Pour les salariés, le plafond est de 1790 € par mois, y compris le salaire net, les allocations logement et les revenus fonciers. Le calcul comprend trois éléments : le montant forfaitaire de 551,51 €. Il est majoré en fonction des personnes vivant dans le foyer (50% pour la première, 30% pour les deux suivantes et 40% à partir de la 4ème, exception faite du conjoint), la bonification (elle a augmenté de 90 € en 2019) qui est maximale pour un salaire de 1200 € et plus jusqu’au plafond, et 61% du salaire net. Ces trois éléments additionnés sont soustraits au salaire net, plus revenu du patrimoine, plus aide aux logement.
Un calcul d’apothicaire qui, pour maintenir à tout prix le système néolibéral, accentue les inégalités au sein de la société civile et, plus vicieux encore, sème la zizanie dans les séparations familiales des prolétaires. Auparavant, des deux conjoints, celui qui avait la charge des enfants avait l’avantage des aides au logement, peu importait le mode de garde. Ce qui était déjà une aberration. Vient s’ajouter à cela que ce parent 1 bénéficie dorénavant aussi ‒ dans le calcul de sa prime d’activité et dans le cas par exemple de deux enfants ‒ d’une majoration d’environ 330 €. L’autre parent, le bis, n’aura que « ce qu’il mérite », en fonction de son salaire, revenu du patrimoine et situation de logement. Et rien n’oblige le parent 1 à dire au parent bis qu’il perçoit une telle somme, liée aux enfants, puisque c’est sa propre prime d’activité et pas une allocation pour la famille que la CAF lui verse. Voyez donc la perversité de la chose…
Philippe Van Assche



